(début XIIIe siècle), d'origine lorrraine, fut ménestrel (de ministerialem = ‘quelqu'un qui sert’), c.-à-d. poète, chanteur et musicien ambulant. Il avait à charge un famille nombreuse, mais chanta la vie luxueuse, le vin, les consolations de peines de l'amour. Il lui arrive aussi de parodier l'amour courtois.

Ménestrel
I. Li chastelains de Couci ama tant
Qu'ainz por amor nus n'en ot dolor graindre;
Por ce ferai ma conplainte en son chant,
Que ne cuit pas que la moie soit maindre.
La mort mi fet regreter et conplaindre
Vostre cler vis, bele, et vostre cors gent;
Morte vos ont frere et mere et parent
Par un tres fol desevrement mauvés.
II. Por qui ferai mes ne chançon ne chant,
Quant je ne bé a nule amor ataindre
Ne jamés jor ne quier en mon vivant
M'ire et mon duel ne ma dolor refraindre?
Car venist or la mort por moi destraindre,
Si que morir m'esteüst maintenant!
C'onques mes hom n'ot un mal si tres grant
Ne de dolor au cuer si pesant fais.
III. Mult ai veü et mult ai esprouvé,
Mainte merveille eüe et enduree,
Mes ceste m'a le cors si aterré
Que je ne puis avoir longue duree.
Or maudirai ma male destinee,
Quant j'ai perdu le gent cors acesmé
Ou tant avoit de sens et de bonté
Qui valoit melz que li roiaumes d'Ais.
IV. Je departi de li outre mon gré:
C'estoit la riens dont je plus me doloie,
Ore a la mort le depart confermé
A touz jorz mes; c'est ce qui me tout joie.
Nule dolor ne se prent a la moie
Car je sai bien, jamés ne la verré.
Hé! las, chetis, ou iré, que feré?
S'or ne me muir, je vivrai touz jorz mais.
V. Par Dieu, Amors, je ne vos pris noient
Car morte est cele pour qui je vous prisoie.
Je ne pris rien, ne biauté ne jouvent,
Or ne argent ne chose que je voie.
Pour quoi? Pour ce que la mort tout mestroie.
Je quit amors et a Dieu les commant.
Jamés ne cuit vivre fors en torment.
Joie et deduit tout outreement lais.
TRADUCTION
I.. Le châtelain de Coucy aima si profondément que jamais personne n'éprouva,
à cause de l'amour, une plus grande douleur; aussi dirai-je ma complainte en
reprenant son chant:
je ne crois pas que la mienne soit moindre. La mort me fait regretter et
plaindre votre clair visage beau, votre gentil corps. Frères, mère et parents
vous ont mise à mort, par une très folle et mauvaise séparation.
II. Pour qui ferai-je désormais chansons et chants quand je n'aspire plus à atteindre aucun amour, quand je n'aspire plus, jusqu'à la fin de mes jours, qu'à maîtriser mon ire, ma tristesse et ma douleur? Que la mort vienne pour me délivrer! Si seulement il fallait que je meure maintenant! Jamais homme n'eut un mal aussi grand, ni de douleur au cœur un si lourd fardeau.
III. J'ai beaucoup vu et beaucoup souffert, j'ai vécu et enduré maintes chose étonnantes, mais celle-ci m'a tellement jeté à terre dans mon cours que je ne puis durer longtemps. Je maudis ma mauvaise destinée qui m'a fait perdre ce gentil corps paré, où il y avait tant de sagesse et de bonté, qui valait mieux que le royaume d'Aix.
IV. Je l'ai quitée contre mon gré: c'était la chose dont j'ai la plus grande douleur, maintenant la mort a confirmé la séparation à tout jamais; c'est ce qui m'enlève toute joie. Nulle douleur ne se compare à la mienne: car je sais bien que je ne la reverrai jamais. Hélas, malheureux! où irai-je, que ferai-je? Si je ne meurs maintenant, je vivrai tous les jours mal.
V. Par Dieu, Amour, je ne vous appécie en rien car elle est morte celle pour qui je vous estimais. Je ne prise rien, ni beauté ni jeunesse, ni or ni argent ni aucune chose que je voie. Pourquoi? Parce que la mort fausse tout. Je renonce aux amours, je les remets à Dieu. Jamais je ne pense pouvoir vivre que dans le tourment. La joie et le plaisir, je laisse complètement.
Conon de Béthune
(1150
env.-1220 env.), est un grand seigneur qui s’est illustré à la troisième et
à la quatrième croisade. Villehardouin rend compte de son rôle brillant. Il
venait d'accéder à la régence de l'Empire latin de Constantinople quand il
mourut. Il a composé des chansons de croisade, s’est opposé dans des débats
au troubadour Bertrand de Born (1140 env.-1215 env.), mais c'est à la cour de
Flandre qu'il semble avoir été initié à la poésie par Huon d’Oisy, châtelain
de Cambrai, († 1189)
ouvert goûts de la cour de Champagne, où l’on raille cependant son langage
et ses chansons. On retrouve dans ses chansons les thèmes traditionnels, les
lieux communs de la poésie courtoise, mais relevés par une énergie et une
grande fermeté à propos de sujets politiques ou religieux, voire sentimentaux.

Chanson de croisade
I. Ahi! Amours, con dure departie
Me convendra faire de la meillour
Qui onques fust amee ne servie!
Deus me ramaint a li par sa douçour
Si voirement que m'en part a dolour!
Las! qu'ai je dit? Ja ne m'en part je mie!
Se li cors vait servir Nostre Seignour,
Li cuers remaint du tout en sa baillie.
II. Pour li m'en vois souspirant en Surie
Quar nus ne doit faillir son Creatour.
Qui li faudra a cest besoig d'aïe
Sachiez que il li faudra a greignour;
Et saichent bien li grant et li menour
Que la doit on faire chevalerie,
Qu'on i conquiert paradis et honor,
Et pris et los et l'amour de s'amie.
III. Dieus est assis en son saint hiretage;
Or i parra se cil le secourront
Cui il jeta de la prison ombrage,
Quant il fu mors en la crois que Turc ont.
Sachiez cil sont trop honi qui n'iront,
S'il n'ont poverte u vieillece ou malage;
Et cil qui sain et joene et riche sunt
Ne pueent pas demorer sans hontage.
IV. Tous li clergiez et li home d'aage
Qui en ausmone et en bienfaiz manront,
Partiront tot a cest pelerinage,
Et les dames qui chastement vivront,
Se loiauté font a ceus qui i vont;
Et s'eles font, par mal conseill, folage,
As lasches genz et mauvais le feront,
Quar tuit li bon iront en cest voiage.
V. Qui ci ne veut avoir vie anuieuse,
Si voist pour Dieu morir liez et joieus,
Que cele mors est douce et savereuse
Dont on conquiert le regne precïeus,
Ne ja de mort nen i morra uns seus,
Ainz naisteront en vie glorieuse.
Qui revendra, mout sera eüreus:
A touz jours maiz en iert Honors s'espeuse.
VI. Dieus! tant avom esté preu par huiseuse!
Or i parra qui a certes iert preus.
S'irom vengier la honte dolereuse
Dont chascuns doit estre iriez et honteus
Car a no tanz est perdus li sains lieus
U Dieu soufri pour nous mort angoiseuse.
S'or i laissom nos anemis morteus,
A touz jours mais iert no vie honteuse.
http://www.clas.ufl.edu/users/diller/frw3100/betune.htm
[Envoi: Las! Je m'en vois plorant des ieus du front
La u Dieus vuet amender mon corage;
Et sachiez bien qu'a la meillour du mont
penserai plus que ne di au voiage]
Traduction
I. Hélas! Amour, comme il sera dur de me séparer de la dame meilleure qui
fût jamais aimée et servie! Que Dieu me ramène à elle, dans sa douceur,
aussi vrai que je me sépare d'elle avec douleur! Pauvre de moi! Qu'ai-je dit?
Je ne la quitte pas vraiment. Si le corps s'en va servir Notre Seigneur, le cœur
demeure du tout en son pouvoir.
II. A cause d'elle, je m'en vais en soupirant en Syrie, car nul ne doit manquer à son Créateur. Celui qui, en ce besoin, lui faillera, sachez qu'il lui faillera en plus grand; et sachez bien, les grands et les petits, que c'est là que l'on doit faire chevalerie, que là on conquiert paradis et honneur, prix et louange et l'amour de son amie.
III. Dieu est assiégé en son saint héritage. Maintenant il apparaîtra comment le scourront ceux qu'Il jeta hors de la prison ténébreuse quand Il fut mis à mort sur la croix, que les Turcs ont. Sachez que ceux-là sont honnis qui ne partiront pas, à moins qu'ils soient dans la pauvreté ou la vieillesse ou la maladie; et ceux qui sont sains et jeunes et puissants ne peuvent rester ici sans honte.
IV. Tous les clercs et les hommes d'âge qui se maintiendront en aumône et en charité feront tous parti de ce pèlerinage, et les dames qui vivront chastement, si elles gardent loyauté aux partants; et si sur un mauvais conseil elles font folie, ce sera avec des lâches et des pervers qu'elles le feront car tous les êtres bons iront à ce voyage.
V. Qui ne veut vivre ici bas une vie pleine d'ennuis, qu'il aille mourir pour Dieu dans la liesse et la joie, car la mort est douce et savoureuse, par laquelle on conquiert le royaume précieux; et pas un seul ne mourra de mort, mais tous naîtront à une vie glorieuse; celui qui reviendra sera très heureux: à tout jamais Honneur sera son épouse.
VI. Dieu! Nous avons longtemps été preux par oisiveté! Maintenant il apparaîtra qui sera preu en vérité, et nous irons venger la honte douloureuse dont chacun doit être irrité et honteux, car en notre temps a été perdu le lieu saint où Dieu souffrit pour nous une mort d'angoisse; si maintenant nous y laissons nos ennemis mortels, notre vie en sera honni à jamais.
Envoi: Hélas! Je
m'en vais, pleurant des yeux de mon front, là où Dieu veut amender mon cœur;
et sachez bien qu'à la meilleure (femme) du monde je penserai en ce voyage plus
que je ne dis.
I. Lou samedi a soir fat la semainne:
Gaiete et Oriour, serors germainne,
Main et main vont bagnier a la fontainne.
Vante l'ore et li rainme crollet:
Ki s'entrainment, soueif dorment.
II. L'anfes Gerairs revient de la cuintainne,
S'ait choisit Gaiete sor la fontainne;
Antre ses bras l'ait pris, soueif l'a strainte.
Vante l'ore et la rainme crollet:
Ki s'entrainment, soueif dorment.
III. «Quant avrés, Oriour, de l'ague prise,
Reva toi en arriere, bien seis la ville;
Je remanrai Gerairt, ke bien me priset.»
Vante l'ore et la rainme crollet:
Ki s'entrainment, soueif dorment.
IV. Or s'en vat Oriour stinte et marrie;
Des euls s'en va plorant, de cuer sospire,
Cant Gaiete sa suer n'an moinnet mie.
Vante l'ore et la rainme crollet
ki s'entrainment, soueif dorment.
V. «Laise, fait Oriour, com mar fu i nee!
J'ai laxiet ma serour an la vallee;
L'anfes Gerairs l'an moine an sa contree!»
Vante l'ore et la rainme crollet
Ki s'entrainment, soueif dorment.
VI. L'anfes Gerairs et Gaie s'an sont torneit,
Lor droit chemin ont pris vers sa citeit;
Tantost com il i vint, l'ait espouseit.
Vante l'ore et la rainme crollet
Ki s'entrainment, soueif dorment.
http://www.clas.ufl.edu/users/diller/frw3100/lousamedi.htm
I. Le samedi soir finit la semaine. Gaiete et Oriour, soeurs germaines, main
dans la main vont se baigner à la fontaine. Souffle le vent, la ramée se
balance, ceux qui s'entr'aiment, dorment tendrement.
II. Le jeunet Gérard revient de la quintaine. Il s'est choisi Gaiete, au bord
de la fontaine, il l'a prise dans ses bras, l'a serrée tendrement. Souffle le
vent, la ramée se balance, ceux qui s'entr'aiment, dorment tendrement.
III. «Quand tu aura, Oriour, puisé de l'eau, retourne en arrière, tu connais
bien la ville; je vais rester avec Gérard qui m'aime bien.» - Souffle le vent,
la ramée se balance, ceux qui s'entr'aiment, dorment tendrement.
IV. Oriour s'en va, éteinte et triste. Ses yeux se mettent à pleurer, elle
soupire de cœur,
quand elle n'enmène pas sa soeur Gaiete. Souffle le vent, la ramée se balance,
ceux qui s'entr'aiment, dorment tendrement.
V. «Pauvre de moi , dit Oriour, comme je sui pour le malheur, j'ai laissé ma
soeur dans la vallée, le jeunet Gérard l'emmène dans son pays!» Souffle le
vent, la ramée se balance, ceux qui s'entr'aiment, dorment tendrement.
VI. Le jeunet Gérard et Gaiete s'en sont allé, ils ont pris le droit chemin
vers sa cité. Dès qu'il y est venu, il l'a épousée. Souffle le vent, la ramée
se balance, ceux qui s'entr'aiment, dorment tendrement.
I. A la fontenele
qui sourt soz la raime
trouvai pastorele
qui n'ert pas vilaine
ou el se dementoit d'amors:
«Deus, quant vendra mon ami douz?
Merci, merci, douce Marote,
n'ociez pas vostre ami douz!
II. «De ma grant biauté
que ferai je, lasse!
Se j'osasse amer
volentiers amasse,
Je n'os pour mon pere
ne pour ma marastre.
A tart me chastoiez d'amors
car j'amerai mon ami douz».
Merci, merci, douce Marote,
n'ociez pas vostre ami douz!
III. Et li chevaliers
qui l'a escoutee
mist pié fors d'estrief,
descent en la pree,
devant li se mist a genouz:
«Bele, vez ci vostre ami douz.».
Merci, merci, douce Marote,
n'ociez pas vostre ami douz!
IV. - «Sire chevaliers,
ce ne di ge mie
c'onques a nul jor
fusse vostre amie
ainz ai a tel doné m'amor
dont mi parent avront honor».
Merci, merci, douce Marote,
n'ociez pas vostre ami douz!
V. Quant li chevaliers
s'oï escondire
bien sot sa parole
ot mal emploié.
«Je me vois rendre a Roiaumont
mon cuer remandra avec vos».
Merci, merci, douce Marote,
n'ociez pas vostre ami douz!
http://www.clas.ufl.edu/users/diller/frw3100/alafontenele.htm
Traduction
I. A la fontaine qui sourd sous la
ramée, j'ai rencontré une pastourelle qui n'était pas vilaine qui gémissait
d'amour: «Dieu! quand viendra-t-il, non doux ami?» Pitié, pitié, douce
Marote, ne tuez pas votre ami doux!
II. «De ma grande beauté que ferai-je, pauvrette! Si j'osais le faire,
j'aimerais volontiers. Je n'ose pour mon père ni pour ma marâtre. Bien tard
vous m'empêchez d'aimer, car j'aimerai mon ami doux». Pitié, pitié, douce
Marote, ne tuez pas votre ami doux!
III. Et le chevalier qui l'a entendue, mit hors de l'étrier le pied. Il descend
dans le pré. Devant elle, il se mit à genoux. «Belle, le voici votre ami doux.»
Pitié, pitié, douce Marote, ne tuez pas votre ami doux!
IV. Sire chevalier, je ne dis pas qu'un jour je ne sois votre amie, mais j'ai
donné mon amour à à quelqu'un dont mes parents auront de l'honneur»: Pitié,
pitié, douce Marote, ne tuez pas votre ami doux!
V. Quand le chevalier s'entendit éconduire, il comprit bien qu'il avait mal
employé sa parole «Je vais me rendre à Royaumont, (i.e. devenir moine), mon
coeur restera auprès de vous» Pitié, pitié, douce Marote, ne tuez pas votre
ami doux!
Thibaut de Champagne,
Thibaut
IV, (1201-1253), roi de Navarre, comte de Champagne
et de Brie, fut en conflit d'abord avec Louis VIII (1223-1226), puis avec la
régente, Blanche de Castille, mère de Louis IX (Saint-Louis, 1226-1270). Selon la
légende, il aurait éprové pour elle un
amour ardent. S'étant réconcilié avec elle en 1227 et devenu roi de Navarre
en 1234, il prit part à la croisade de 1235. Sa réputation de poète courtois fut grande à cause de son
élégance.
I. L'autrier par la matinee,
entre un bois et un vergier,
une pastore ai trouvee
chantant por soi envoisier.
Et disoit un son premier :
«Ci me tient li max d'amors.»
Tantost cele part me tor,
que je l'oï desresnier;
si li dis sanz delaier :
«Bele, Dex vos dont bon jor.»II. Mon salu sanz demoree
me rendi et sanz targier.
Mult ert fresche [et] coloree,
si m'i plot a acointier :
«Bele, vostre amor vous qier,
s'avroiz de moi riche ator.»
Ele respont : «Tricheor
sont mès trop li chevalier.
Melz aim Perrin, mon bergier,
que riche honme menteor.»III. «Bele, ce ne dites mie;
chevalier sont trop vaillant.
Qui set donc avoir amie
ne servir a son talent
fors chevalier et tel gent ?
Mès l'amor d'un bergeron
certes ne vaut un bouton.
Partez vos en a itant
et m'amez; je vous creant :
de moi avrez riche don.»IV. «Sire, par sainte Marie,
vous en parlez por noiant.
Mainte dame avront trichie
cil chevalier soudoiant.
Trop sont faus et mal pensant;
pis valent que Guenelon.
Je m'en revois en meson,
car Perrinez, qui m'atent,
m'aime de cuer loiaument.
Abessiez vostre reson.»V. G'entendi bien la bergiere,
qu'ele me veut eschaper.
Mult li fis longue proiere
mès riens n'i poi conquester.
Lors la pris a acoler,
et ele gete un haut cri :
«Perrinet, traï ! traï !»
Du bois prenent a huper;
ja la lais sanz demorer,
seur mon cheval m'en parti[Envoi: Quant ele m'en vi aler,
si me dist par ramposner :
«Chevalier sont trop hardi !»]
Le berger. Tapisserie du XVe siècle
I. L'autre matin, entre un bois et un verger, j'ai trouvé une bergère chantant pour se distraire, et elle disait une chanson de printemps: «Ici me tient le mal d'amour.» Aussitôt je me tourne dans sa direction pour l'entendre réciter, et lui dis sans délai: «Belle, que Dieu vous donne bon jour!»
II. Mon salut sans hésitation elle me rendit et sans tarder. Elle était très fraîche de teint, et il me plut de faire des approches: «Belle, je vous demande votre amour, et vous aurez de moi riche parure.» Elle répond: «Tricheurs sont par trop les chevaliers. J'aime mieux Perrin, mon berger, que un riche homme menteur.»
III. Belle, ne dites pas cela; les chevaliers sont trop vaillants. Qui donc sait avoir une amie et la servir à envie, sinon un un chevalier et des gens comme cela? Mais l'amour d'un bergeron, certes ne vaut un bouton. Séparez-vous en sur le champ et aimez-moi; je vous promets: vous aurez de moi de riches dons.»
IV. Seigneur, par sainte Marie, vous parlez pour rien dire. Mainte dame auront abusée les chevaliers séducteurs, ils sont trop faux et mal pensants. Ils valent moins que Ganelon. Je rentre à la maison, car Perrinet, qui m'attend, m'aime de cœur loyalement. Arrêtez votre raisonnement
V. Je compris bien la bergère, qu'elle veut m'échapper. Je lui fis une très longue prière, mais je ne pus rien conquérir. Alors je la saisit pour l'embrasser, et elle pousse un grand cri: «Perrinet, trahison! trahison!» Du bois ils se prennent à crier; je l'abandonne sans attendre, sur mon cheval je partis.
Envoi: Quand elle me vit m'en aller, elle me dit avac raillerie: «Les chevaliers sont très courageux!»
ou
Adam le Bossu. (v. 1250, Arras,– v. 1306, Naples), trouvère,
musicien - le premier dont on connaît la musique et le premier trouvère à
avoir pratiqué la polyphonie -, et aussi auteur dramatique, créateur, avec Le jeu
de la feuillee, Le jeu de Robin et de Marion et Le jeu du pelerin
du premier théâtre français laïc.
Le Jeu de la feuillee est une fantaisie satyrique basée sur la vie du poète, composée pour amuser ses amis à Arras au moment où il va quitter la ville pour aller étudier à Paris. Le Congé exprime la peine qu'il ressent en quittant sa femme et sa ville natale. Le jeu de Robin et de Marion est une grâcieuse dramatisation musicale d'un thème de pastourelle: la rencontre du chevalier et de la bergère. Cette pièce peut être considérée comme le premier opéra comique. Dans Le jeu du pèlerin, le poète se moque de ses amis qui l'ont oublié. Trouvère à la cour du comte d'Artois, il visita Naples où il mourut.
I. Au repairier en la douche contree
Ou je men cuer laissai au departir,
Est ma douche dolours renouvelee
Qui ne mi laist de chanter plus tenir.
Puis que d'un seul souvenir
Jolis estre aillours soloie,
Pour coi chi ne le seroie
Ou je sai et voi cheli
Qui me tient joli ?
II. On dist que point n'ai maniere muee
Pour le revel qui me plaist a sievir;
Selonc sen mal et selonc se pensee
Se doit amans deduire et maintenir.
Comment porroit cuers sentir
Si douch mal sans estre en joie ?
Car dou pis c'Amours envoie,
Ch'est c'on desire merchi
Et il m'est ensi.
III. Mais tant me plaist cheste painne et agree
Que je le prench a savour de goïr;
On prent en gré le cose presentee
Selonc le lieu dont on le voit venir :
Si doi en gré recueillir
Mon mal, car miex m'i emploie
Que se d'autre amés estoie,
N'onques mais nus ne senti
Mal si congoï.
IV. Dame gentiex, de tout le mont amee
Pour vo bonté qui ne puet amenrir,
Douche, amoureuse ymage desirree,
Daigniés me en vo serviche retenir !
Je ne quier autre merir
Ne penser ne l'oseroie,
Qu'encor m'est avis que soie
Trop peu sousfissans d'estre y,
S'Amours n'est pour mi,
V. Et vo gent cors ou franquise est moustree
A vos resgart riant a l'entrouvrir,
[Seant en une face colouree]
Dont je ne puis iex et cuer espanir;
Ains vous voi de tel desir
Et si m'entente i emploie
C'avis m'est que je ne voie
Adont chiel ne terre, si
Me sench [je] ravi.
[Envoi: Cançon, je t'envoieroie
U ma dame est, se j'osoie;
Mais le cuer n'ai si hardi :
Amours ! Donnés li !]
I.
Au retour dans la douce contree où je laissai mon cœur au depart, ma douce
doleur est renouvelée qui ne me laisse plus cesser de chanter. Puisque, d'un
seul souvenir, d'habitude j'étais heureux ailleurs,
pourquoi ne le serais-je pas ici où je sais et vois celle qui me rend
heureux?
II. On dit que je n'ai pas changé d'intention pour la joie qu'il me plaît de
poursuivre; selon son mal et selon sa pensee, un amant doit se divertir
et se comporter. Comment un cœur pourrait-il sentir un si doux mal sans être
en joie? Car ce qu'il y a de pire avec ce qu'Amour envoie, c'est qu'on désire
pitié. Ainsi en est-il de moi.
III. Mais cette peine me plaît et satisfait tellement que je le prend comme une
joie à savourer; on accepte la chose présente selon le lieu d'où on la voit
venir: ainsi dois-je accueillir comme un agrément mon mal, car je m'y emploie
mieux que si j'étais aimé d'une autre; jamais quiconque ne sentit un mal si
joyeux.
IV. Dame gentille, aimée de tous pour votre bonté qui ne peut s'amoindrir,
douce, amoureuse image désirée, daignez me retenit en votre service. Je ne
demande d'autre récompense. Je n'oserais pas y penser, d'autant encore qu'il me
semble être trop insuffisant pour y être, si Amour n'est pour moi.
V. Et votre gentil corps où la franchise est visible à votre visage riant et
ouvert [séant en une face de teint coloré] dont je ne peux détourner les yeux
et le cœur; mais je vous vois avec un tel désir, que même si j'y emploie mon
entendement, il me semble que je ne voie ni ciel ni terre, tellement je me sens
ravi.
[Envoi: Chanson je t'enverrais où ma dame est, si j'osais; mais je n'ai pas le
cœur assez hardi. Amour! Donnez-la-lui!]
(?– v. 1285) commence son activité poétique vers le milieu du siècle et l'applique à tous les genres littéraires de son époque: fabliaux, théâtre, dits moraux, complaintes funèbres, poèmes satiriques. Il a vécu à Paris, menant une vie de bohême, du moins si on prend ses poèmes au pied de la lettre. C'est un auteur engagé dans la vie de son temps. Il est contre les ordres mendiants, prend part à la défense de l'Université de Paris, consacre un dévouement total à un maître de cette université, Guillaume de Saint-Amour. La povreté Rutebeuf a été composé en 1270, entre le départ de Louis IX pour la huitième croisade et sa mort devant Tunis. Ce poème, de même que La griesche (le malheur au jeu), dépeint d'une façon à la fois grinçante, réaliste et pleine d'humour les difficultés du poète.
Je ne sais par ou je coumance
Tant ai de matyere abondance
Por parleir de ma povretei.
Por Dieu vos pri, frans roi de France,
Que me doneiz queilque chevance,
Si feriez trop grant charitei.
J’ai vescu de l’autrui chatei
Que hon m’a creü et prestei ;
Or me faut chascuns de creance ;
C’om me seit povre et endetei ;
Vos r’aveiz hors dou reigne estei
Ou toute avoie m’atendance.
Entre chier tens et ma mainie
Qui n’est malade ni fainie,
Ne m’ont laissié deniers ne gage.
Gent truis d’escondire arainie
Et de deneir mal enseignie :
Dou sien gardier est chacuns sages.
Mors me r’a fait de granz damages
Et vos, boens rois, en deus voiages
M’aveiz bone gent esloignié,
Et li lointainz pelerinages
De Tunes qui est leuz sauvages,
Et la male gent renoié.
Granz rois, c’il avient qu’a vos faille,
A touz ai ge failli sans faille :
Vivres me faut et est failliz,
N’uns ne me tent, n’uns ne me baille ;
Je touz de froit, de fain baaille,
Dont je sui mors et maubailliz.
Je sui sans coutes et san liz,
N’a si povre jusqu’a Senlis.
Sire, si ne sai quel part aille :
Mes costeiz connoit le pailliz,
Et liz de paille n’est pas liz,
Et en mon lit n’a fors la paille.
Sire je vos fais a savoir
Je n’ai de quoi do pain avoir :
A Paris sui entre touz biens,
Et n’i a nul qui i soit miens.
Pou i voi et si i preng pou;
Il m'y sovient plus de saint Pou.
Qu'il ne fet de nul autre apostre.
Bien sai Pater, ne sai qu'est nostre,
Que li ciers tenz m'a tot osté
Qu'il m' si vuidié mon osté
Que li credo m'est deveez
et je n'ai plus que vos veez.
I. Je ne sais par où je commencer tant j'ai abondance de matière pour parler de ma pauvreté. Pour Dieu, je vous prie, noble roi de France de me donner quelques ressources et vous feriez une grande charité.
J’ai vécu du capital d'autrui qu'on m'a crédité et prêté; maintenant chacun me refuse sa créance, car on me sait pauvre et endetté. Vous êtes à nouveau hors du royaume et j'avais placé en vous toute ma confiance.
Entre la vie chère et ma famille, qui n’est ni malade ni morte, ils ne m’ont laissé ni deniers ni gages. Je trouve des gens désireux de m'econduire et mal élevés pour donner: chacun est versé dans l'art de garder son bien.
IV. La mort m'a fait grand dommage et vous, bon roi, en deux voyages (i.e. les deux croisades de Louis IX) vous avez éloigné de moi des gens bons, - et le lointain pèlerinage de Tunis, qui est un lieu sauvage, et les mauvais gens mécréants.
V. Grand roi, s’il advient que je doive me passer de vous, comme sans faille j'ai dû me passer de tous, je manque des vivres et fait fallite. Nul ne me tend rien, nul ne me donne rien; je tousse de froid, je bâille de faim. Je meurs en mauvais état de tout cela.
VI. Je sui sans couverture et sans lit, il n'y a d'aussi pauvre jusqu'à Senlis. Sire, je ne sais de quel part aller: mes côtes ne connaissent que la paille. Un lit de paille n’est pas un lit. Et dans mon lit il n'y a que de la paille.
VII. Sire je vous fais savoir que je n’ai pas de quoi avoir du pain: A Paris, je suis, entre tous les biens, il n'y a rien qui y soit à moi. J'y vois peu et j'y prends peu; je me souviens plus de Saint Peu[1]
VIII. Que de tout autre apôtre. Je sais le Pater, mais je ne sais ce que veut dire noster, car la vie chère m'a tout enlevé, elle m'a si bien vidé ma demeure, que le Credo m'est refusé et je n'ai plus que ce que vous voyez.
Contre le temps qu'arbre défeuille,
Qu'il ne remaint en branche feuille
Qui n'aille à terre,
Par pauvreté qui moi atterre,
Qui de toutes parts me muet guerre
Contre l'hiver,
Dont moult me sont changés les vers,
Mon dit commence trop divers
De pauvre histoire.
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire,
Et pauvre rente,
Et froid au cul quand bise vente :
Le vent me vient, le vent m'évente
Et trop souvent
Plusieurs foïes sent le vent.
Bien me l'eut griesche en couvent
Quanques me livre :
Bien me paie, bien me délivre,
Contre le sou me rend la livre
De grand pauverte.
Pauvreté est sur moi reverte :
Toujours m'en est la porte ouverte,
Toujours y sui
Ni nulle fois ne m'en échuis.
Par pluie mouill', par chaud essui :
Ci a riche homme !
Je ne dors que le premier somme.
De mon avoir ne sais la somme,
Qu'il n'y a point.
Dieu me fait le temps si à point
Noire mouche en été me poind,
En hiver blanche.
Issi sui comm' l'osière franche
Ou comm' les oiseaux sur la branche :
En été chante,
En hiver pleure et me guermante,
Et me défeuille aussi comm' l'ente
Au premier gel.
En moi n'a ni venin ni fiel :
Il ne me remaint rien sous ciel,
Tout va sa voie.
Les enviails que je savoie
M'ont avoyé quanques j'avoie
Et fourvoyé,
Et fors de voie dévoyé.
Fols enviaux ai envoyé,
Or m'en souviens.
Or vois-je bien, tout va, tout vient :
Tout venir, tout aller convient,
Fors que bienfait.
Les dés que les déciers ont fait
M'ont de ma robe tout défait ;
Les dés m'occient,
Les dés m'aguettent et épient,
Les dés m'assaillent et défient,
Ce pèse moi.
Je n'en puis mais, si je m'émeus :
Ne vois venir avril ni mai,
Voici la glace.
Février. Les très riches heures du duc de Berry (Env. 1415). http://humanities.uchicago.edu/images/heures/heures.html
Or sui entré en male trace ;
Les trahiteurs de pute extrace
M'ont mis sans robe.
Le siècles est si plein de lobe !
Qui auques a, si fait le gobe ;
Et je, que fais,
Qui de pauvreté sens le fait ?
Griesche ne me laisse en paix,
Moult me dérroie,
Moult m'assaut et moult me guerroie ;
Jamais de ce mal ne garroie
Par tel marché.
Trop ai en mauvais lieu marché ;
Les dés m'ont pris et emparché :
Je les claims quitte !
Fol est qu'à leur conseil habite :
De sa dette pas ne s'acquitte,
Ainçois s'encombre ;
De jour en jour accroit le nombre.
En été ne quiert-il pas l'ombre
Ni froide chambre,
Que nus lui sont souvent les membres :
Du deuil son voisin ne lui membre,
Mais le sien pleure.
Griesche lui a courru seure,
Dénué l'a en petit d'heure,
Et nul ne l'aime.
Cil qui devant cousin le clame
Lui dit en riant : « Ci faut trame
Par lècherie.
Foi que tu dois sainte Marie
Cor, va ore en la Draperie
Du drap accroire ;
Si le drapier ne t'en veux croire,
Si t'en revas droit à la foire
Et va au Change.
Si tu jures Saint Michel l'ange
Que tu n'as sur toi lin ni lange
Où ait argent,
L'on te verra moult beau sergent,
Bien t'apercevront la gent :
Créüs seras.
Quand d'ilueques remouveras,
Argent ou faille emporteras. »
Or a sa paie.
Ainsi vers moi chacun s'apaie :
Je n'en puis mais.
Le magasin du tailleur. Miniature lombard, XIVe siècle
Si tu jures à saint Michel l'Ange que tu n'as sur toi ni lin ni lange, où qu'il y ait de l'argent, on te verra en très beau sergeant, les gens te trouveront bien, tu auras du crédit. Quand tu partiras d'ici, tu emporteras soit de l'argent soit la faillite.« Il a sa paie. Ainsi chacun se satisfait à mon compte: Je n'en peux plus.
[1] Jeu de mot: Paulus est le nom de l'apôtre en latin - et paulus un substantif qui signifie ‘petite quantité’.