7. La poésie française de langue d'oïl (XIIe s.)

7.1 La poésie latine au moyen-âge: Les goliards

Les goliards ou les vagantes sont des clercs, c.-à-d. des étudiants et d'autres gens évadés de l'hiérarchie de l'Église et qui au moyen-âge font du vagabondage intellectuel à travers l'Europe, vivant comme artistes, poètes ou bouffons. Ils sont connus pour leur poésie rebelle contre l'ordre social établi, et notamment les hautes sphères de l'Église, y compris le pape. Ils chantent le vin, l'antimilitarisme, l'amour libre, le jeu, la débauche. Selon leur propre légende, ils sont les successeurs d'un évèque renégat, Golias. Comme toujours, lorsqu'il s'agit des genres littéraires du moyen-âge, il est difficile de savoir si les attitudes qu'ils expriment couvrent des réalités sociales ou si c'est de la pure affectation littéraire. En tous cas, certains d'entre eux, Huon d'Orléans, Pierre de Blois, Gautier de Châtillon et Phillipe le Chancelier p. ex. ont fini comme des soutiens de la société établie.

Au XIIIe siècles, l'activité des goliards fut contrée et à la fin même interdite par l'Èglise. En 1289, il fut interdit à tout clerc d'être un goliard. Après 1300, les privilèges ecclésiastiques  leur furent définitivement retirés. Le nom de goliard devint synonyme de jongleur ou de menestrel.

La collection la plus connue de leurs poésies est la Carmina Burana, publiée d'après un manuscrit munichois à la fin du XIXe siècle. Le manuscrit contient également deux passions,  des drames destinés à être joués sur le parvis des églises. Ce sont les seuls textes complets de ce genre qui nous sont parvenus. Le compositeur allemand Carl Orff s'est servi d'un choix desces poèmes de la Carmina Burana pour son célèbre oratorium.

Le contenu des poésies goliardes est satirique et sans pudeur: satire politique et religieuse, érotisme très direct et charnel, chansons à boire, complaintes sur la vie du clergé pauvre, glorification de l'hédonisme, reniement de l'éthique chrétienne.

Ces poèmes ont été écrit pour être chantés, mais on est très loin d'une connaissance complète de la musique destinée à accompagner ces poèmes ou que ces poèmes étaient censés accompagner. La notation musicale utilise des neumes dites diastématiques, c.-à-d. une sorte de sténographie musicale lisible seulement en référence à une connaissance préalable de la mélodie. 

Le style musical des chansons d'amour est similaire à celui des trouvères. Parfois on trouve les mêmes airs dans les deux répertoires. Les chansons proprement goliardes sont plus simples sur le plan métrique, mélodique et stylistique.

7.2 La poésie en langue d'oc: Les troubadours

Une autre source d'inspiration de la poésie lyrique de la France du Nord vient des troubadours des pays au Sud de la Loire, les pays de langue d'oc. Cette poésie réalise une des plus belles époques littéraire et musicale du moyen-âge. À partir du XIIe siècle jusqu'à la fin du XIVe l'art des troubadours domine la littérature européenne.'

Le troubadour, comme le goliard, est à la fois un poète et un musicien, mais qui s'adonne à l'art de trobar, de trouver et les mots et les sons pour composer des chansons d'amour. Il composait et souvant exécutait lui-même la musique d'accompagnement de ses vers. L'œuvre des troubadours est l'union intime de la musique et de la poésie. La phrase mélodique y est l'image du vers auquel elle est accouplée.

Les troubadours appartenaient à toutes les classes sociales. Les uns étaient de grands seigneurs du Midi, tels Guillaume IX de Poitiers, duc d'Aquitaine, le comte de Toulouse, le roi d'Aragon, le Dauphin d'Auvergne. D'autres de moindre noblesse, étaient marquis, vicomtes ou simples chevaliers, tels Jaufré Rudel, Bertran de Born, Raimbaut d'Orange. Certains étaient gens d'Église, comme Peire Cardenal, Pierre d'Auvergne, qui avaient d'abord été chanoines, comme le chanoine de Montaudon. Quelques-uns appartenaient à la bourgeoisie ou à l'artisanat des villes, tels Peire Vidal, Aimeric de Peguilhan, Guiraut Riquier. D'autres enfin étaient de basse extraction, comme Bernard de Ventadour, dont le père, serviteur du château de Ventadour, y chauffait le four avec les sarments que la mère de Bernard allait chercher dans la forêt, et tel aussi Marcabru qui passait pour être un enfant trouvé. Quelques femmes, des trobairitz comme on disait, telle la sensuelle comtesse de Die, venaient se joindre à la phalange des poètes méridionaux dont le nombre s'élèverait aux environs de 500.

    

Quelques amateurs, dilettantes, ont appartenu à la haute société. La plupart cependant ont été des professionnels qui exerçait leur art pour vivre. Comment ont-ils appris leur art? Y a-t-il eu des écoles pour les études techniques de lecture, d'écriture, de versification, de musique? Vraisemblablement, il n'existait pas d'école enseignant un tel art poético-musical. Certains ont dû  passér par quelque école ecclésiastique de musique liturgique, la plupart recourir à l'enseignement d'un troubadour qui consentit à former des élèves, tel Uc de Saint-Cyr qui, selon son biographe, avait beaucoup appris du service d'autrui et volontiers à autrui le transmettait. De toutes façons, avant de s'en aller chanter par les cours, de castel en castel, il fallait composer, préparer son répertoire.

Mais tous les troubadours ne furent certainement pas des chanteurs qui interprétaient eux-mêmes leurs œuvres. Certains devaient recourir à autrui pour l'exécution de leurs mélodies, tels Giraut de Borneil, qui menait avec lui deux chanteurs, Bertran de Born ou Bernard de Ventadour. Ces interprètes étaient des jongleurs. Armés vielles ou de sistres, de tambourins, de mandores, de psaltérions, de rotes, de harpes, de chifonies, d'harmonies, de gigues, de salteires ils allaient par les routes, de ville en ville, de château en château, divertir le public. Beaucoup d'entre eux étaient - comme les goliards - en même temps ou surtout des amuseurs de cirque aux talents les plus variés.

7.3 La poésie en langue d'oïl: Les trouvères

C'est certainement à Aliénor d'Aquitaine, déscendante de Guillaume de Poitiers, le premier troubadour, qui fut reine de France jusqu'en 1152, puis reine d'Angleterre, et mère de Richard  Cœur de Lion, troubadour lui aussi, et à ses filles, Alix de Blois et notamment Marie de Champagne.

L'influence d'Ovide et l'Ars amandi est à l'origine de l'essor, dans la seconde moitié du XIIe siècle, de la fin'amor, de cet amour affiné, épuré, qui se retrouve dans la canso (chanson) des troubadours. Elle continue dans les trouvères, avant que le dolce stil nuovo de Dante en Italie, puis le pétrarquisme en Europe ne prennent la relève pour célébrer le désir éternellement inassouvi.

Le XIIe siècle a éprouvé le besoin de codifier ce nouvel idéal, de l'ériger en norme et en art de vivre. Un clerc, André le Chapelain, en fixe les règles. Il soumet le comportement amoureux à l'approbation d'une élite à la cour de Marie de Champagne, l'une des filles d'Aliénor d'Aquitaine : c'est à elle que le De amore attribue plusieurs jugements d'amour. Au XIIIe siècle, le dieu d'Amour édicte à son tour des lois dans le Roman de la Rose, dû à Guillaume de Lorris et à Jean Chopinel dit de Meung. Différents poètes se souviendront de cette leçon à la fin du Moyen Âge: mais l'idéal ne peut échapper à l'usure du temps. Il devient rapidement une convention ou un jeu de société.

 

Le château d'amour et la fontaine de jouvence.
Coffret à miroir en ivoire, Walters Art Gallery, Baltimore.

L'essence de la rhétorique des trouvères est dans la combinaison de thèmes traditionnels et de formes établies. Mais il ne faut pas perdre de vue que cette poésie était toujours liée à une expression musicale qui - comme dans le Lied allemand - était peut-être primordial par rapport aux paroles et au sens.

La communication des deux traditions littéraires, méridionale et septentrionale, fut facilitée et approfondie par les Croisades. Nombre de trouvères, tels le Châtelain de Coucy and Conon de Béthune, y ont pris part. La poésie lyrique des trouvères se distinguait cependant de celle des troubadours. Les trouvères ne cultivaient pas le trobar cloz, le métaphore obscur. Leur poèmes portent aussi la marque des goliards. Elle est souvent satirique et embourgeoisée comme dans le cas de Colin Muset qui cultive les plaisirs de la bonne vie. Même si l'amour courtois reste un thème de prédilection, et que beaucoup de trouvères soient des nobles, comme p. ex. Gace Brulé ou Thibaut de Champagne, roi de Navarre, ou travaillent pour des mécènes nobles des cours de la France du Nord, beaucoup d'autres ont trouvé des patrons dans les classes moyennes des villes. Un grande partie des trouvères du XIIIe siècle dont les poèmes nous sont parvenus, ont appartenus à une confrèrie de poètes de la ville d'Arras (cf. les Meistersänger en Allemagne). Adam de la Halle, dit le Bossu, fut d'Arras. Il écrivit également des pièces de théâtre, Le jeu de la feuillée et Le jeu de Robin et Marion. Un autre trouvère des plus connus, Rutebeuf, fut Parisien. Lui aussi travailla dans plusieurs genres: théâtre, Le miracle de Théophile, roman, Renart le Bestourné, fabliaux, poèmes aux tons graves et sincères, tirant leurs thèmes de sa vie personnelle, les dits et complaintes.

7.4 La musique des trouvères: Un exemple

On connaît assez mal la musique des chansons de trouvères. La ligne mélodique était monophonique.  Il y avait une grande variété de formes, certaines déterminées par la catégorie lyrique du poème, d'autres liées à la forme métrique. Les quatre formes principales sont: une forme musicale basée sur une répétition multiple d'une phrase musicale brève comme dans les litanies; les ballades ou chansons de danse avec des refrains; des chansons comportant des paires de lignes ou des couplets répétés; et des chansons ayant une ligne mélodique continue, sans répétitions.

La plupart des compositions qui nous sont parvenues ont survécu dans une notation indiquant la hauteur relative du son, mais non la durée ou l'accentuation. Ainsi la manière d'éditer et d'interpréter cette musique a fait couler beaucoup d'encre.

Adam de la Halle : Dame, vos hom vous estrine...

I. Dame, vos hom vous estrine
D'une nouvele canchon
Or verrai a vostre don
Se courtoisie i est fine 
Je vous aim sans traïson

A tort m'en portés cuerine
Car con plus avés fuison
De biauté sans mesprison 
Plus fort cuers s'i enrachine

II. Tel fait doit une roïne
Pardonner a un garchon
Qu'en cuer n'a point de raison 
Ou Amours met se saisine
Ja si tost n'ameroit on
Une caitive meschine

Maigre et de male boichon 
C'une de clere fachon
Blanche riant et rosine

III. En vous ai mis de ravine
Cuer et cors vie et renon
 
Coi que soit de guerredon
Je n'ai mais qui pour moi fine
Tout ai mis en abandon
Et s'estes aillours encline 
Car je truis samblant felon

Et oevre de Guennelon
Autres got dont j'ai famine

IV. Hé las j'ai a bonne estrine 
Le cunquiiet dou baston
Quant je vous di a bandon

De mon cuer tout le couvine
Pour venir a garison 
Vo bouche a dire ne fine
Que ja n'arai se mal non
Et que tout perc mon sermon

Bien sanlés estre devine 

V. Vous faites capel d'espine
S'ostés le vermeil bouton
Qui mieus vaut esgardés mon
Comme chieus qui l'or afine

Laist l'ort et retient le bon
Je ne.l di pas pour haïne
Ne pour nule soupechon
Mais gaitiés vous dou sourgon 
Que vous n'i quaés souvine

VI. Jalousie est me voisine
Par coi en vostre occoison
Me fait dire desraison 
Si m'en donnés decepline

Dame, votre homme vous offre en étrenne
Une nouvelle chanson
À votre don je verrai
Si la courtoisie y est fine
Je vous aime sans traîtrise
À tort vous m'en portez de la haine
Car plus vous avez foison
De beauté sans méprise
Plus fort un cœur s'y enracine

Tel méfait une reine doit 
Pardonner à un jeune homme
Car dans un cœur il n'y a pas de raison
Si Amour s'en est saisi
Jamais on n'aimerait sitôt
Une pauvre jeune fille
Maigre et de mauvaise bouchée
Qu'une (belle) au clair visage
Blanc riant et rose

En vous j'ai mis avec violence
Cœur et corps, vie et renom,
Quelle que soit la récompense
Je n'ai rien de plus avec quoi rembourser
J'ai tout mis en abandon
Et pourtant vous inclinez ailleurs
Car je trouve une apparence de traître
Et une œuvre de Ganelon
Un autre goûte ce dont j'ai faim

Hélas! j'ai comme bon cadeau
Le mépris du bâton
Quand je vous dis en liberté
Tout l'état de mon cœur
Pour venir à la guérison
Votre bouche ne cesse de dire
Que je n'aurai jamais que du mal
Et que je perds tout mon discours
Vous semblez bien être devineresse

Vous faites une couronne d'épines
Mais en ôtez le bouton vermeil
Qui vaut mieux regardez bien,
Comme celui qui affine l'or
Laisse l'impur et retient le bon
Je ne le dis pas par haine
Ni par aucun soupçon
Mais gardez-vous du surgeon
Que vous n''y tombiez sur le dos

Jalousie est ma voisine
Par ce que dans votre cas
Elle me fait dire des sottises
Donnez-m'en donc le châtiment

(Page établie par Grégory Chaudemanche http://www.chez.com/littmedievale/Lm002.htm )

 
 

  

(Loc cit:  http://www.chez.com/littmedievale/Lm003.htm )

7.5 Les genres de la poésie des trouvères

Les goliards avaient appris la grammaire et la rhétorique latines. Ils avaient une idée hiérarchique de leur art, hérité de la littérature antique, mais mis en conformité avec l’image qu’ils se faisaient de la société. Les trois styles gravis , humilis  et mediocris  avaient pour personnages types le chevalier (miles dominans ), le berger (pastor otiosus ) et le laboureur (agricola ). 

Toutefois, le lyrisme médiéval combine les ressources de plusieurs styles. Ainsi, la pastourelle, qui semble se rattacher au style humilis,  met en présence et en dialogue la bergère et le chevalier. Ce mélange des styles empêche de voir simplement les genres poétiques comme des articulations sur les différentes catégories sociales. Des chansons de toile , d’allure archaïque, mettent en scène une femme qui rêve d’amour, à son ouvrage, et qui parfois se révolte vivement contre la surveillance maternelle ou la tyrannie du mari. À quel style attribuer cette simplicité, cette sentimentalité qui attend le prince charmant ? Il semble que les chansons de femme suggèrent l’ennui de l’existence dans un château féodal. L’aubade ou l’aube sert à réveiller les amants. D’autres thèmes de chansons impliquent un jeu collectif. Ainsi la pastourelle, qui comporte un dialogue dramatique. Les reverdies chantent le renouveau de la nature et font penser aux fêtes de mai où naît le désir de l’amour. 

La construction des strophes où se mêle la répétition du refrain, indique une collaboration entre le soliste et le public, donc une manifestation sociale. Certaines formes métriques et les structures musicales qui les accompagnent renvoient à la danse:  les estampies, cf germ. stampjan, sont des morceaux pour instruments auxquels on ajoute des paroles, les ballades , virelais , rondeaux cf, bal, virer, ronde, semblent correspondre également à des formes choréographiques.

Toute une activité lyrique semble correspondre à un autre phénomène social, le débat. Ainsi les jeux-partis , à l’occasion de rencontres entre poètes, cf la confrèrerie d'Arras. Les jeux-partis sont parfois bilingues.

5.6 Quelques poètes du XIIe siècle

Gace Brûlé
(fin XII
e-début XIIIe s.), trouvère champenois, semble avoir le premier transposé les thèmes mis à la mode par les troubadours en France du Nord. Il fut protégé par les cercles littéraires animés par Aliénor d'Aquitaine et par ses filles, Marie de Champagne et Alix de Blois. C'est le type même du « pensif », introverti et douloureux, inattentif au monde extérieur. Le décor reste vague, les personnages semblent assez caricaturaux. On retrouve dans ces premières chansons françaises la torture de l’amant martyr, la tristesse sentimentale. 84 chansons lui sont attribuées, dont 57 pourvues d'une notation musicale.

Biaus m'est estez, quand retentist la bruille

 

1. Biaus m'est estez, quant retentist la bruille,
Que li oisel chantent per le boschage
Et l'erbe vert de rosee se muille,
Qui resplandir la fait lez le rivage.
De bone amour vuil que mes cuers se duille,
Que nuns fors moi n'a vers li son corage;
Et nonpourquant trop est de haut parage
Cele cui j'ain; n'est pas droiz qu'el me vuille.

2. Fins amanz sui, coment qu'amors m'acuille,
Car je n'ain pas com hons de mon aage,
Qu'il n'est amis qui aint ne amer suille
Que plus de moi ne truit amors sauvage.
Ha, las ! chaitis ! ma dame qui s'orguille
Vers son ami, cui dolors n'assoage !
Merci, amors, s'ele garde a parage
Dont je sui mors ! Mais pansés qu'el me vuille.

3. De bien amer amors grant sen me baille,
Si me trahit s'a ma dame n'agree.
La voluntez pri Deu que ne me faille,
Car mout m'est bon quant ou cuer m'est entree;
Tuit mi panser sunt en li, ou que j'aille,
Ne riens fors li ne me puet estre mee
De la dolor dont sopir a celee.
A mort me rent, ainz que longues m'asaille.

4. Mes bien amers ne cuit que riens me vaille,
Quant pitiez est et merciz oblïee
Envers celi que si grief me travaille
Que jeus et ris et joie m'est veee.
Hé, las ! chaitis ! si dure dessevraille !
De joie part, et la dolors m'agree,
Dont je sopir coiement, a celee;
Si me rest bien, coment qu'amors m'assaille.

5. En mon fin cuer me vient a grant mervoille,
Qui de moi est et si me vuet ocire,
Qu'a essïent en si haut lieu tessoille
Dont ma dolor ne savroie pas dire.
Ensinc sui morz, s'amours ne m'i consoille,
Car onques n'oi par li fors poinne et ire;
Mais mes sire est, si ne l'os escondire :
Amer m'estuet, puis qu'il s'i aparoille.

6. A mie nuit une dolors m'esvoille,
Que l'endemain me tolt jöer et rire,
Qu'a droit consoil m'a dit dedanz l'oroille
Que j'ain celi pour cui muir a martire.
Si fais je voir, mes el n'est pas feoille
Vers son ami, qui de s'amour consire.
De li amer ne me doi escondire;
Nou puis noier, mes cuers s'i aparoille.

7. Gui de Pontiaux, Gasçoz ne set que dire :
Li deus d'amors malement nos consoille.

http://130.223.27.13/fra/Francais_Moderne/HistLitt/Cours/GaceBrule.htm 

Feuillage. Tapisserie XVe s.

Traduction

1. Beau m'est l'été quand la brousaille retentit, Que les oiseaux chantent dans les bosquets, Et que l'herbe vert se mouille de rosée Qui la fait resplendir à côté du rivage. De bon amour je veux que mon cœur se conforte, Que nul autre que moi n'ait tourné vers elle son esprit. Et cependant, celle que j'aime est de trop haute naissance; Il n'est pas concevable qu'elle veuille de moi.

2. Je suis un fin amant, de quelque façon que l'amour m'accueille. Car je n'aime pas comme ceux de mon âge, Il n'y a pas d'ami qui aime ou a l'habitude d'aimer Qui ne trouve un amour plus sauvage que moi. Hélas! malheureux! ma dame s'enorgueille Envers son ami dont elle n'adoucit pas les douleurs. Pitié, Amour, qu'elle se garde de la naissance qui cause ma mort. Mais pensez-vous qu'elle veuille de moi.

3. De bien aimer Amour me donne grand goût, Et il me trahit si je ne plais à ma dame. Je prie Dieu que sa volonté ne me fasse défaut, Car cela m'a fait du bien quand elle est entrée dans mon cœur. Toutes mes pensées vont à elle, où que j'aille, Rien, sauf elle, ne peut m'être un remède (un mieux) Contre la douleur dont je soupire en cachette. Je me rends à la mort, avant qu'il m'assaille longuement.

4. Mais je ne crois que rien ne me vaille de bien aimer Même qand c'est pitié et charité oubliée Envers celui qui grièvement se tourmente. Que jeux et rires et joie me soient interdits. Hélas! malheureux! une si dure séparation! Je suis séparé de la joie, et je me satisfais de la douleur Dont je soupire sans bruit, en cachette: Ainsi je m'arrête bien, de quelque manière qu'Amour m'assaille.

5. Dans mon cœur courtois, je m'étonne. De ce qui vient de moi et pourtant veut me tuer. De ce qu'en connaissance de cause j'aspire en si haut lieu. De ce que je ne saurais pas dire ma douleur. Ainsi je suis mort, son amour ne m'en réconforte, Car jamais je n'ai de par lui que peine et ire. Mais il est mon seigneur, et je n'ose l'éconduire. Il me faut l'aimer puisqu'il y est disposé.

6. À minuit une douleur me réveille, Qui le lendemain m'enlève toute envie de jouer et de rire, Qui m'a dit à l'oreille en droit conseil Que j'aime celle pour qui je deviens un martyr. Ainsi je fais le vrai, mais elle n'est pas fidèle Envers son ami, qui se prive de son amour. De l'aimer, je ne dois m'éloigner; Je ne puis le nier, mon cœur s'y apprête.

7. Gui de Pontiaux, Gace ne sait que dire; Le Dieu de l'amour nous conseille mal.

Les oiselez de mon pais

I. Les oiselez de mon païs
ai oïs en Bretaigne.
A lor chant m'est il bien avis
Q'en la douce Champaigne
Les oï jadis,
Se n'i ai mespris.
Il m'ont en si dolz panser mis
K'a chançon faire me sui pris
Si que je parataigne
Ceu q'Amors m'a toz jors promis.

II. En longe atente me languis
Senz ce que trop me plaigne.
Ce me tout mon jeu et mon ris
Que nuns q'amors destraingne
N'est d'el ententis.
Mon cors et mon vis
Truis si par eures entrepris
Que fol samblant en ai empris.
Ki q'en Amors mespraigne,
Je sui cil c'ainz rien n'i forfis.

III. En baisant, mon cuer me toli
Ma dolce dame gente;
Trop fu fols quant il me guerpi
Por li qui me tormente.
Las! Ainz nel senti,
Quant de moi parti;
Tant dolcement lo me toli
K'en sospirant lo traist a li;
Mon fol cuer atalente,
Mais ja n'avra de moi merci.

IV. D'un baisier, dont me membre si
M'est avis, en m'entente,
Il n'est hore, ce m'a trahi,
Q'a mes levres nel sente.
Quant ele soffri,
Deus! Ce que je di,
De ma mort que ne me garni!
Ele seit bien que je m'oci
En ceste longe atente
Dont j'ai lo vis taint et pali.

V. Por coi me tout rire et juer
Et fait morir d'envie;
Trop souvent me fait comparer
Amors sa compaignie.
Las! n'i os aler,
Que por fol sambler
Me font cil fals proiant damer.
Morz sui quant jes i voi parler,
Que point de trecherie
Ne puet nus d'eus en li trover.

Traduction

I. Les oisellons de mon pays, je les ai entendus en Bretagne. À leur chant, il me semble bien qu'en la douce Champagne, je les entendis jadis, si je ne m'y trompe. Ils m'ont mis en de si douce pensée que j'ai entrepris de faire ma chanson dans l'espoir que j'obtienne ce qu'Amour m'a longtemps promis.

II. De cette longue attente, je m'étonne mais je ne m'en plains pas. Cela m'ôte le jeu et le rire, car  celui que torture l'amour, rien d'autre ne le soucie. Mon corps et mon visage je trouve si souvent troublé que j'en ai pris une pparence stupide. Si quelqu'un trahit en amour, je ne lui ai certes jamais fait du mal.

III. En me donnant un baiser ma douce et gente dame me vola mon cœur. Je ne fus que trop fou quant il me laissa pour celle qui me tourmente! Hélas! sans que je m'en aperçoive, il m'a quitté. Elle me le prit si doucement qu'elle l'attira à elle. Mon cœur insensé m'inspire le désir, mais elle n'aura jamais pitié de moi. 

IV. D'un baiser dont je me souviens, il me semble dans mon entendement qu'il n'est pas d'instant, cela m'a trahi. Quand elle accepta que je la vois, que ne m'a-t-elle pas protégé contre ma mort! Elle sait bien que je me tue en cette longue attente dont j'ai le visage miné et pâle.

V. Depuis qu'elle m'enlève rires et jeux et me fait mourir de désir. Trop souvent Amour me fait payer cher sa compagnie. Hélas! je n'ose aller chez elle car pour fou  me font passer ces faux esprits qui implorent l'amour. Je meurs quand je les vois lui parler, car personne d'entre eux ne peut relever aucune hypocrisie en elle.

 

Le châtelain de Coucy,
mourut au cours de la quatrième croisade devant les murs de Saint-Jean d'Acre, en 1191. Il avait laissé en France son amie, la châtelaine Gabrielle de Vergy. Son écuyer avait été chargé de lui apporter le cœur du châtelain. Le mari, mis au courant de l'affaire, se vengea en faisant servir à table le cœur du chevalier et en révélant ensuite à sa femme le plat qu'il lui avait fait servir. La dame de Vergy se laissa mourir de faim.

Cette légende a fait l'objet d'une littérature assez abondante, notamment le Roman du châtelain de Coucy du XIIIe siècle. Elle est attribué aussi à d'autres chevaliers malheureux.  Elle a été appliqué notamment à un trouvère-chevalier, Gui de Coucy, dont la maîtresse, la Dame de Fayel (ou de Faël) a été identifié à la dame de Vergy.


LA DOUCE VOIZ DU LOUSEIGNOL SAUVAGE

I. La douce voiz du louseignol sauvage
Qu'oi nuit et jour cointoier et tentir
M'adoucist si le cuer et rassouage
Qu'or ai talent que chant pour esbaudir;
Bien doi chanter puis qu'il vient a plaisir
Cele qui j'ai fait de cuer lige homage;
Si doi avoir grant joie en mon corage,
S'ele me veut a son oez retenir.

II. Onques vers li n'eu faus cuer ne volage,
Si m'en devroit pour tant mieuz avenir,
Ainz l'aim et serf et aour par usage,
Mais ne li os mon pensé descouvrir,
Quar sa biautez me fait tant esbair
Que je ne sai devant li nul language;
Nis reguarder n'os son simple visage,
Tant en redout mes ieuz a departir.

III. Tant ai en li ferm assis mon corage
Qu'ailleurs ne pens, et Diex m'en lait joïr!
C'onques Tristanz, qui but le beverage,
Pluz loiaument n'ama sanz repentir;
Quar g'i met tout, cuer et cors et desir,
Force et pooir, ne sai se faiz folage;
Encor me dout qu'en trestout mon eage
Ne puisse assez li et s'amour servir.

IV. Je ne di pas que je face folage,
Nis se pour li me devoie morir,
Qu'el mont ne truis tant bele ne si sage,
Ne nule rienz n'est tant a mon desir;
Mout aim mes ieuz qui me firent choisir;
Lors que la vi, li laissai en hostage
Mon cuer, qui puiz i a fait lonc estage,
Ne ja nul jour ne l'en quier departir.

V. Chançon, va t'en pour faire mon message
La u je je n'os trestourner ne guenchir,
Quar tant redout la fole gent ombrage
Qui devinent, ainz qu'il puist avenir,
Les bienz d'amours (Diex les puist maleïr!).
A maint amant ont fait ire et damage;
Maiz j'ai de ce mout cruel avantage
Qu'il les m'estuet seur mon pois obeïr.

http://www.clas.ufl.edu/users/diller/frw3100/coucy1.htm

Traduction

I. La douce voix du rossignol sauvage, que nuit et jour j'entends faire des trilles et tinter. Elle m'adoucit le cœur et me soulage, si bien que maintenant j'ai envie de chanter pour encourager. Je dois chanter puisque cela fait plaisir à celle à qui j'ai fait de cœur hommage lige (i.e. illimité); et je dois avoir grande joie dans l'âme si elle veut me retenir à son service.

II. Jamais je n'eus envers elle cœur faux ou volage: il en devrait m'arriver tant mieux; mais je l'aime et la sers et l'adore selon l'usage, mais je n'ose lui découvrir ma pensée, car sa beauté m'effraie tellement, que je ne connaît devant elle aucun langage, ni n'ose regarder son visage si simple, tant j'ai peur de ne pouvoir en détacher mes yeux.

III. Mon âme lui est si fermement acquise. Ma pensée n'est nulle part ailleurs et que Dieu me laisse en jouir! Jamais Tristan, qui but le philtre, n'aima plus loyalement sans repentir. ar je m'y donne tout, cœur, corps et désir, force et pouvoir. J'ignore si je fais une folie; pourtant je doute encore qu'en tout mon âge je puisse assez la servir, elle et son amour.

IV. Je ne dis pas que je fasse une folie, ni même si je devais mourir pour elle, car au monde je ne trouve ni plus belle ni plus sage et aucune chose n'est autant à mon désir; j'aime beaucoup mes yeux qui me firent choisir. lorsque je la vis, je lui laissai en otage mon cœur qui depuis y a fait un long séjour, jamais je ne désire l'en séparer.

V. Va-t'en, chanson, faire mon message là où je n'ose retourner ni m'échapper, car tant je redoute l'ombrage des gens fous, qui devinent avant que cela n'arrive les bienfaits de l'amour - que Dieu les maudisse! À maint amant ils ont fait de la douleur et du dommage; mais j'ai sur eux ce très cruel avantage qu'il me les faut malgré moi obéir.

A VOUS, AMANT, PLUS K'A NULLE AUTRE GENT

I. A vous, amant, plus k'a nulle autre gent,
Est bien raisons que ma doleur conplaigne,
Quar il m'estuet partir outreement
Et dessevrer de ma loial conpaigne;
Et quant l'i pert, n'est rienz qui me remaigne;
Et sachiez bien, Amours, seürement,
S'ainc nuls morut pour avoir cuer dolent,
Donc n'iert par moi maiz meüs vers ne laiz.

II. Biauz sire Diex, qu'iert il dont, et comment?
Convendra m'il qu'en la fin congié praigne?
Oïl, par Dieu, ne puet estre autrement:
Sanz li m'estuet aler en terre estraigne;
Or ne cuit maiz que granz mauz me soufraigne
Quant de li n'ai confort n'alegement,
Ne de nule autre amour joie n'atent,
Fors que de li - ne sai se c'iert jamaiz.

III. Biauz sire Diex, qu'iert il du consirrer
Du grant soulaz et de la conpaignie
Et des douz moz dont seut a moi parler
Cele qui m'ert dame, conpaigne, amie:
Et quand recort sa douce conpaignie
Et les soulaz qu'el me soloit moustrer,
Conment me puet li cuers u cors durer
Qu'il ne s'en part? Certes il est mauvaiz.

IV.Ne me vout pas Diex pour neiant doner
Touz les soulaz qu'ai eüs en ma vie,
Ainz les me fet chierement conparer;
S'ai grant poour cist loiers ne m'ocie.
Merci, Amours! S'ainc Diex fist vilenie,
Con vilainz fait bone amour dessevrer:
Ne je ne puiz l'amour de moi oster,
Et si m'estuet que je ma dame lais.

V. Or seront lié li faus losengeour,
Qui tant pesoit des biens qu'avoir soloie;
Maiz ja de ce n'iere pelerins jour
Que ja vers iauz bone volonté aie;
Pour tant porrai perdre toute ma voie,
Quar tant m'ont fait de mal li trahitour,
Se Diex voloit qu'il eüssent m'amour,
Ne me porroit chargier pluz pesant faiz.

VI. Je m'en voiz, dame! A Dieu le Creatour
Conmant vo cors, en quel lieu que je soie,
Ne sai se ja verroiz maiz mon retour:
Aventure est que jamaiz vous revoie.
Pour Dieu vos pri, en quel lieu que je soie.
Que nos convens tenez, vieigne u demour,
Et je pri Dieu qu'ensi me doint honour
Con je vous ai esté amis verais.

Traduction

I. À vous, amants, plus qu'à tout autre personne, il est bien raison que ma douleur se plaigne, car il faut que je parte complètement et me séparer de ma compagne loyale; et quant je la perd, il n'y a rien qui me reste. Et sachez bien sûrement, Amour, si auparavant quelqu'un est mort pour avoir un cœur douloureux l'on peut vraiment mourir de douleur, je ne composerai plus ni chants ni lais.

II. Beau seigneur Dieu, qu'en sera-t-il donc, et comment? Me faudra-t-il vraiment prendre congé? Oui, par Dieu, il ne peut en être autrement: il faut que je parte sans elle en terre étrangère. Or ne crois pas que grand mal ne me tourmente, quand je n'aurai d'elle ni réconfort ni allègement, ni ne pourrai d'aucun autre amour attendre de la joie, sauf d'elle, mais je ne sais si cela sera jamais.

III. Beau seigneur Dieu, qu'en sera-t-il de renoncer au grand soulagement et de la compagnie et des doux mots que d'habitude elle m'adressait, celle qui m'était dame, compagne, amie? Et quand je me rappelle sa douce compagnie et les plaisirs que de coûtume elle m'apportait, comment mon cœur peut-il tenir dans mon corps, que ne le quitte-il pas? Certes il a mal.

IV. Dieu ne veut me donner pour rien tous les plaisirs que j'ai eus dans ma vie; au contraire il me les fait payer cher et j'ai grand-peur que ce prix ne me tue. Pitié, Amour, si jamais dieu fit une chose vile, tu divise comme un vilain un amour bon. Je ne peux enlever de moi l'amour, et néanmoins il me faut que je quitte ma dame.

V. Maintenant feront chère lie les faux flatteurs à qui pesait tant le bonheur que j'avais de coûtume; mais jamais je ne serais comme un pèlerin qui ait envers eux bon vouloir. Pour autant je pourrai perdre tout mon pèlerinage, car les traîtres mon fait tant de mal que si Dieu voulait qu'ils obtiennent mon amour, il ne pourrait me charger d'un fardeau plus pesant.

VI. Je m'en vais, dame! A Dieu le Créateur, je vous recommande en quelque lieu que je sois; je ne sais si jamais vous verrez mon retour. Il est possible que je ne vous revoie jamais. Pour l'amour de Dieu, je vous prie, en quelque lieu que je sois, de tenir nos accords, que je revienne ou que je reste. Et je prie Dieu qu'il me donne ainsi l'honneur que j'ai été pour vous un ami vrai.

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