5.8 Poètes du XVIe siècle

Guillaume de Machaut

(v. 1300– v. 1377), compositeur, musicien et poète, un des fondateurs d'un nouveau style musical, Ars nova, qui inaugure la messe polyphonique. Sa Messe de Notre Dame est trés connue. Mais il est connu aussi pour ses motets à trois ou à quatre voix. Il fut au service du roi aveugle, Jean de Luxembourg, jusqu'à la mort de celui-ci en 1337, puis de sa fille, Bonne de Luxembourg, qui devint la femme de Jean II de France, et enfin au service de Charles II, roi de Navarre, avant de terminer sa vie comme chanoine à Reims. Il inventa un certain nombre de genres lyriques à forme fixe, tant sur le plan musical que sur le plan littéraire, en reprenant parfois des noms anciens: lais, virelais, ballades, rondeaux, chants royaux,

G. de Machaut

Guillaume de Machaut

Ses poèmes courtois sont souvent assez fades, destinés plus à la récitation musicale qu'à la lecture. Car son rôle de novateur était surtout dans le domaine de la musique, où – avec le compositeur Philippe de Vitry, auteur d'un traité théorique de musique intitulé Ars nova – il incarne le nouveau style musical du XIVe siècle. L'Ars nova reçut son nom par contraste avec Ars antiqua, l'art de l'école de Notre-Dame du XIIe siècle. De Guillaume, il nous reste une Messe de couronnement¸ainsi qu'un certain nombre de Dits, contes en vers avec des poèmes et des pièces de musique intercalaires, consacrés à l'amour courtois traditionnel.

 

 Page manuscrite de Guillaume de Machaut,  Oeuvres, Paris, vers 1350-55, BNF, F.Fr. 1586, Parchemin: 

Rondeau

Quant Colette Colet colie*                       *prend par le cou
Elle le prent par le colet.

Mais c'est trop grant merencolie
Quant Colette Colet colie.

Car ses deus bras a son col lie
Par le dous semblant de colet*                 *piège
Quant Colette Colet colie
Elle le prent par le colet.

Ballade

J'aim mieus languir en estrange contrée,
Et ma doulour complaindre et doulouser
Que pres de vous, douce dame honnourée,
Entre les liez*, triste vie mener                                        *joyeux
Car se loing souspir et plour
on ne sara la cause de mon plour,
Mais on puet ci veoir legierement
Que je langui pour amer loyaument.

Et s'on gognoit que j'ay face eplourée,
Ce poise* moy, ne puis amander;                                    *peser
Car grant doulour ne puet estre celée;
Aussi ne fait grant joie, a droit parler,
Comment seroit en badour*                                             *gaîté
Cuer qui languist en peinne et en douloyr?
Je ne le sçay; pour ce pense on souvent
Que je langui pour amer loyaument.

Si vous lairay* comme le mieus amée                            *laisserai
Qu'onques* amans peüst servir n'amer                           *jamais
Mais au partir mon cuer et ma oensée
Vous lais pour vous servir et honnourer;
Na jamais n'aront retour
Par devers moy; et pour ce a fine amour
Pri de savoir vous face clerement
Que je ne langui pour amer layaument.

Ballade

Ne quiers* voir la beauté d'Absalon                              *demande
Ni d'Ulyssès le sens et la faconde,
Ni éprouver la force de Samson,
Ni regarder que Dalila le tonde,
      Ni cure n'ai par nul tour
Des yeux Argus ni de joie gringnour*,                            *plus grand
Car pour plaisance et sans aÿde d'âme
Je vois assez, puisque je vois ma dame.
 
De l'image que fit Pygmalion
Elle n'avait pareille ni seconde ;
Mais la belle qui m'a en sa prison
Cent mille fois est plus belle et plus monde* :               *pure
      C'est un droit fluns* de douceur                               *fleuve
Qui peut et sait guérir toute douleur ;
Dont cil a tort qui de dire me blâme :
Je vois assez, puisque je vois ma dame.
 
Si ne me chaut* du sens de Salomon,                             *ne m'inquiète
Ni que Phoebus en termine ou réponde,
Ni que Vénus s'en mêle ni Mennon
Que Jupiter fit muer en aronde*,                                     *hirondelle
      Car je dis, quand je l'adore,
Aime et désir', sert et crains et honore,
Et que s'amour sur toute rien m'enflamme,
Je vois assez, puisque je vois ma dame.

 

Eustache Deschamps,

(v. 1346–v. 1406), disciple de Guillaume de Machaut, grand personnage du cour de Charles V et de Charles VI, bailli de Senlis, et maître des Eaux et Forêts de Champagne et de Brie. Ce fut un théoricien de l'art poétique avec son Art de dictier et de fere chansons (1392).

Ballade

Tristes, pensis*, mas**et mornes estoye                        *pensif, **mat
Par mesdisance et rappors de faulx dis
A une court royal ou je dinoye,
Ou pluseurs gens furent a table assis;
Maiz oncques mais tant de nices* ne vis                        *bêtises
Que ceulx firent que l'en veoit mengier
D'eulx regarder fu de joye ravis:
Oncques ne vi gens ainsi requinier*.                              *grimacer
Li uns sembloit truie emmi une voye,                             *deux lèvres
Tant mouvoit fort ses baulifres* toudiz**;                      **toujours
L'autre faisoit de ses dens une soye*,                             *scie
L'autre mouvoit le front et les sourcis;
L'un requignoit, l'autre torcoit* son vis,                         *torturait
L'autre faisoit sa barbe baloier,
L'un fait le veel*, l'autre fait la brebis:                           *veau
Oncques ne vis gens ainsi requignier.
D'eulx regarder trop fort me merveilloye,
Car en machant sembloient ennemiz;
Faire autel l'un com l'autre ne veoie,
L'un machoit gros, l'autre comme souriz;
Je n'oy oncques tant de joye ne ris
Que de veoir leurs morceaulx ensacher.
Or y gardez, je vous le jure et diz:
Oncques ne vis gens ainsi requignier.

[Envoi] Princes, qui est courroussez et pensis
Voist* gens veoir qui sont a table mis:                           *qu'il aille
Mieulx ne porra sa tristesse laissier*;                            *quitter
Des grimaces sera tous esbahis
Que chascun fait. J'en fu la bien servis:
Oncques ne vis gens ainsi requignier.

 

5.9 Poètes du XVe siècle

Christine de Pisan

(v. 1363, Venise–v. 1430 Poissy), écrivain, auteur de nombreux poèmes d'amour courtois, d'une biographie de Charles V, et d'œuvres défendant la cause des femmes. Son père, Italien, fut astrologue auprès de Charles V, et elle passa une enfance heureuse et studieuse à la cour royale. Mariée à 15 ans avec Étienne du Castel, notaire royal, veuve en 1389, elle se mit à écrire pour vivre et faire vivre ses trois enfants: d'abord des ballades - sur le mode de Guillaume de Machaut et d'Eustache Deschamps - sur les tourments que cause la perte de son mari, puis des ballades, des rondeaux, des lais et virelais, des complaintes empreintes de grace et de sincérité. Elle eut comme protecteurs Louis I, duc d'Orléans, le duc de Berry, Philippe II le Hardi de Bourgogne et la reine Isabelle de Bavière.
                      Son épître de 1399, Epistre du dieu d'amours, prend la défense des femmes contre la satire antiféministe de Jean de Meung dans la deuxième partie du Roman de la Rose. Le Livre de la cite des dames (1405) est consacré aux dames héroïques et vertueuses. Le livre des trois vertus (1406) est une instruction morale des dames. La Vision de Christine (1405) raconte sa vie sous forme d'une allégorie en défense contre les critiques.

Roman de la Rose

Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V (1404) est un témoignage direct sur le roi et la vie de cour. Les lamentations sur la guerre civile (1410) et Le livre de paix (1413) préconisent la fin de la guerre civile en France et défendent la cause de la paix. Après Azincourt (1415), Christine entra au couvent. Sa dernière œuvre est un hymne vibrant sur l'action de Jeanne d'Arc.

Ballade

Seulete sui et seulete vueil estre,
Seulete m'a mon douz ami laissiee,
Seulete sui, sanz compaignon ne maistre,
Seulete sui, dolente et courrouciee,
Seulete sui, en langueur mesaisiee,
Seulete sui, plus que nulle egaree,
Seulete sui, sanz ami demeuree.
 
Seulete sui a uis ou a fenestre,
Seulete sui en un anglet muciee,
Seulete sui pour moi de pleurs repaistre,
Seulete sui, dolente ou apaisiee,
Seulete sui, riens n'est qui tant messiee*,                       *déplaît
Seulete sui en ma chambre enserree,
Seulete sui, sanz ami demeuree.
 
Seulete sui partout et en tout estre,
Seulete sui, ou je vais ou je siee,
Seulete sui plus qu'autre riens terrestre,
Seulete sui, de chascun délaissiee,
Seulete sui, durement abaissiee,
Seulete sui souvent toute espleuree,
Seulete sui sanz ami demeuree.
 
Princes, or est ma douleur commenciee :
Seulete sui de tout dueil menacie,
Seulete sui plus teinte que moree*,                                 *noire
Seulete sui sans ami demeuree.

Ballade

Or est venu le trés gracieux mois
De May le gay, ou tant a de doulçours,`
Que ces vergiers, ces buissons et ces bois
Sont tout chargiez de verdure et de flours,`
     Et toute riens se resjoye.`
Parmi ces champs tout flourist et verdoye,`
Ne il n'est riens qui n'entroublie esmay,`
Pour la doulçour du jolis moys de May.`

Ces oisillons vont chantant par degois,`
Tout s'esjouïst partout de commun cours,`
Fors moy, helas! qui sueffre trop d'anois,`
Pour ce que loings je suis de mes amours;`
     Ne je ne pourroye avoir joye,`
Et plus est gay le temps et plus m'anoye.`
Mais mieulx cognois adès s'oncques amay,`
Pour la doulçour du jolis mois de May.`

Dont regretter en plourant maintes fois
Me fault cellui, dont je n'ay nul secours;`
Et les griefs maulx d'amours plus fort cognois,`
Les pointures, les assaulx et les tours,`
     En ce doulz temps, que je n'avoye
Oncques mais fait; car toute me desvoye
Le grant desir qu'adès trop plus ferme ay
Pour la doulçour du jolis mois de May.

 Ballade 

Tant avez fait par vostre grant doulçour,
Trés doulz ami, que vous m'avez conquise.
Plus n'y convient complainte ne clamour*,                             *protestation
Ja n'y ara par moy deffense mise.
Amours le veult par sa doulce maistrise,
Et moy aussi le vueil, car, se m'ait Dieux,                                    *après tout
Au fort* c'estoit folour** quant je m'avise                                   **folie
De reffuser ami si gracieux.

Et j'ay espoir qu'il a* tant de valour                                             *qu'il y a
En vous, que bien sera m'amour assise,
Quant de beaulté, de grace et tout honnour
Il y a tant que c'est drois* qu'il souffise;                                      *juste
Si est bien drois que sur tous vous eslise;
Car vous estes digne d'avoir trop mieulx,
Et j'ay eu tort, quant tant m'avez requise,
De reffuser ami si gracieux.

Et j'ay espoir qu'il a* tant de valour                                             *qu'il y a
En vous, que bien sera m'amour assise,
Quant de beaulté, de grace et tout honnour
Il y a tant que c'est drois* qu'il souffise;                                      *juste
Si est bien drois que sur tous vous eslise;
Car vous estes digne d'avoir trop mieulx,
Et j'ay eu tort, quant tant m'avez requise,
De reffuser ami si gracieux.

Si vous retienne et vous donne m'amour,
Mon fin cuer doulz, et vous pri que faintise*                         *dissimulation
Ne soit en vous, ne nul autre faulx tour;
Car toute m'a entierement acquise
Vo doulz maintien, vo maniere rassise*,                                *digne
Et vos trés doulx amoureux et beaulz yeux.
Si aroye grant tort en toute guise*                                           *manière
De reffuser ami si gracieux.

[Envoi] Mon doulz ami, que j'aim sur tous et prise.
J'oy tant de bien de vous dire en tous lieux
Que par Raison devroye estre reprise*                                   *blâmé
De reffuser ami si gracieux.

Christine de Pisan: La cite des dames

Rondeau

Rians vairs* yeulx, qui mon cuer avez pris                                  *clairs
Par vos regars pleins de laz* amoureux,                                      *lacets
A vous me rens, si me tiens eüreux
D'estre par vous si doulcement surpris.

On ne pourroit sommer* le trés grant pris                                    *totaliser
De vos grans biens qui tant sont savoureux.
Rians vairs yeulx, qui mon cuer avez pris.

Tant estes doulz, plaisant et bien apris*,                                      *éduqué
Qu'ou monde n'a homme si doulereux
Que, s'un regart en* avoit doulcereux,                                          *on
Que tantost n'eust par vous confort repris,
Rians vairs yeulx, qui mon cuer avez pris

Rondeau

Dure chose est a soustenir
Quant cuer pleure et la bouche chante.
Et de faire dueil se tenir,
Dure chose est a soustenir.

Faire le fault qui soustenir
Veult honneur qui mesdisans hante,
Dure chose est a soustenir.

 

Charles d'Orléans

(1394, Paris – 1465, Amboise), dernier poète courtois, fils de Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI. Duc à treize ans en 1407 lorsque son père fut assassiné par les Bourguignons, il se lia aux Armagnacs pour obtenir la condamnation des meurtriers de son père (1414). En 1415, il fut pris à Azincourt et conduit en Angleterre, où il dut rester prisonnier pendant 25 ans.
                      Libéré contre rançon en 1440, il retourna dans son pays, se maria avec Marie de Clèves, se retira à Blois, où il tint une cour littéraire et accueullit Villon, entre autres. Son fils, Louis XII, futur roi de France, naquit en 1462.
                      En Angleterre, il cultiva son talent littéraire, écrivant des ballades, rondeaux et complaintes en français et en anglais. Ses poésies furent éditées par Clément Marot, sur ordre de François Ier.

Denis Foulechat, Traduction de Jean de Salisbourg: Policraticus, Paris, XIVe s., BNF, F., Fr. 24287, Parchemin

Ballade

En regardant vers le païs de France,
Un jour m'avint, à Dovre sur la mer,
Qu'il me souvint de la doulce plaisance
Que soulaye ou dit pays trouver ;
Si commençay de cueur a souspirer,
Combien certes que grant bien me faisoit
De voir France que mon cueur amer doit.
 
Je m'avisay que c'estoit non savance
De tels souspirs dedens mon cueur garder,
Veu que je voy que la voye commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner ;
Pour ce, tournay en confort mon penser ;
Mais non pourtant mon cueur ne se lassoit
De voir France que mon cueur amer doit.
 
Alors chargay en la nef d'Esperance
Tous mes souhaitz, en leur priant d'aler
Oultre la mer, sans faire demourance,
Et a France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc auray loisir, mais qu'ainsi soit,
De voir France que mon cueur amer doit.
 
[Envoi] Paix est tresor qu'on ne peut trop loer.
Je hé* guerre, point ne la doy priser ;                             *hais
Destourbé m'a long temps, soit tort ou droit,
De voir France que mon cueur amer doit !

Charles d'Orléans et Marie de Clèves

François Villon

(1431, Paris, après 1463), François de Montcorbier ou François des Loges, un des plus grands poètes lyriques de la littérature française, connu pour sa vie dévoyée, il passa de longues périodes en prison ou exilé de Paris. Ses œuvres majeures sont: Le lais ou Le petit testament, Le grand testament, des ballades, chansons et rondeaux.
                      Villon, maître-ès-arts en 1452, fut exilé de Paris en 1455 après avoir tué un prêtre. Amnistié en 1456, il fut à nouveau banni après un vol au collège de Navarre. C'est de cette époque que date Le lais  ou  Le petit testament:

Le lais [Début]

I. L'an quatre cens cinquante six,
Je, Françoy Villon, escollier,
Considerant, de sens rassis,
Le frain aux dens, franc au collier,
Qu'on doit ses euvres conseillier,
Comme Vegece le racompte,
Sage Rommain, grant conseillier,
Ou autrement on se mescompte...

http://www.ipc.shizuoka.ac.jp/~ektsasa/villon1i.html

 Il va à Angers, à Bourges, et passe quelque temps à Blois, chez Charles, duc d'Orléans. Remis en prison après de nouveaux excès, il fut amnistié de nouveau à l'occasion de la naissance de la fille de Charles, Marie d'Orléans, en 1457. Il écrivit une ballade, Je meurs de soif auprès de la fontaine, un bel exemple de poésie paradoxale, pour un concours organisé par le duc Charles:

Ballade du concours de Blois 

Je meurs de seuf auprés de la fontaine,
Chault comme feu et tremble dent a dent,
En mon pays suis en terre loingtaine,
Lez ung brasier frisonne tout ardent,
Nu comme ung ver, vestu en president,
Je riz en pleurs et attens sans espoir,
Confort reprens en triste desespoir,
Je m'esjoys et n'ay plasir aucun,
Puissant je suis sans force et sans pouoir,
Bien recueully, debouté de chascun.

Riens ne m'est seur que la chose incertaine,
Obscur fors ce qui est tout evident,
Doubte ne fais fors en chose certaine,
Scïence tiens a soudain accident,
Je gaigne tout et demeure perdent,
Au point du jour diz: «Dieu vous doint bon soir ! »,
Gisant envers j'ay grand paour de chëoir,
J'ay bien de quoy et si n'en ay pas ung,
Eschoicte* actens et d'omme ne suis hoir,                  *héritage
Bien recueully, debouté de chascun.

De rien n'ay soing, si mectz toute m'atayne*                *peine
D'acquerir biens et n'y suis pretendent,
Qui mieulx me dit, c'est cil qui plus m'actaine*           *vexe,
Et qui plus vray, lors plus me va bourdent*,                *mentir
Mon ami est qui me faict entendent*                            *entendre
D'ung cigne blanc que c'est ung corbeau noir,
Et qui me nuyst, croy qu'i m'ayde a pourvoir,
Bourde*, verté, au jour d'uy m'est tout ung,                 *mensonge
Je retiens tout, rien ne sçay concepvoir,
Bien recueully, debouté de chascun.

Prince clement, or vous plaise sçavoir
Que j'entens moult et n'ay sens ne sçavoir;
Parcïal* suis, a toutes loys commun.                   *homme de parti
Que sais je plus ? Quoy ! les gaiges ravoir,
Bien recueully, debouté de chascun.

Il écrivit également un Épître à Marie d'Orléans pour remercier la nouvelle-née de l'avoir sauvé.

L'été 1461 le retrouve à Meung-sur-Loire dans les prisons de l'évêque d'Orléans où il compose L'épître à mes amis

Epître à mes amis

Aiez pictié, aiez pictié de moy,
A tout le moins, s'i vous plaist, mes amis !
En fosse giz, non pas soubz houz ne may*,              *arbre de mai
En cest exil ouquel je suis transmis
Par Fortune, comme Dieu l'a permis.

Filles, amans, jeunes gens et nouveaulx,
Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux,
Vifz comme dars, aguz comme aguillon,
Goussiers tintans clers comme gascaveaux*,                    *grelots
Le lesserez la, le povre Villon ?

Chantres chantans a plaisance, sans loy,
Galans, rians, plaisans en faiz et diz,
Courenx, alans, franc de faulx or, d'aloy,
Gens d'esperit, ung petit estourdiz,
Trop demourez, car il meurt entandiz.
Faiseurs de laiz, de motés et de rondeaux,
Quant mort sera, vous lui ferez chaudeaux* !                  *ruse
Ou gist, il n'entre escler ne tourbillon ;
De murs espoix* on lui a fait bandeaux.                          *épais
Le lesserez la, le povre Villon ?

Venez le voir en ce piteux arroy*,                                 *état
Nobles hommes, francs de quars* et de dix*,                *impôts
Qui ne tenez d'empereur ne de roy, 
Mais seulement de Dieu de Paradiz ;
Jeuner lui fault dimenches et merdiz,
Dont les dens a plus longues que ratteaux ;
Aprés pain sec, non pas aprés gasteaux,
En ses boyaulx verse eaue a gros bouillon,
Bas en terre - table n'a ne tresteaux -.
Le lesserez la, le povre Villon ?


Princes nommez, ancïens, jouvenciaulx,
Impertez* moy graces et royaulx seaulx                      *accordez
Et me montez en quelque corbillon.
Ainsi le font, l'un a l'autre, pourceaux,
Car ou l'un brait, ilz fuyent a monceaux.

Le lesserez la, le povre Villon ?

Libéré lors du passage de Louis XI à Meung en octobre, il va à Moulins, puis ìl rentre à Paris, où il vit caché et semble avoir composé Le (grand) testament,  durant l'hiver 1461-62. 2,023 vers octosyllabes en 185 huitains, interrompus par des ballades, (trois strophes de dix vers et en envoi de quatre à sept vers) et des chansons (de formes très variées).

Le testament [Début]

I. En l'an de mon trentiesme aage
Que toutes mes hontes j'euz beues,
Ne du tout fol, ne du tout saige
Non obstant maintes peines eues,
Lesquelles j'ay toutes receues
Soubz la main Thibault d'Aucigny ...
S'esvesque il est, signant les rues,
Qu'il soit le mien je le regny.

Dans Le Testament, Villon récapitule sa vie et en dépeint les horreurs: maladie, prison, vieillesse, peur de la mort. Il regrette sa jeunesse perdue et son talent gaspillé. Il décrit les tavernes er les bordels de Paris.
                      À la fin de 1462, il est à nouveau emprisonné au Châtelet à Paris, pour brigandage cette fois-ci.. Sorti de prison la même année, il participe à une rixe, et est condamné à être pendu et estranglé. C'est alors, face à la mort, qu'il compose le Quatrain et La ballade des pendus

Quatrain

Je suis Françoys, dont il me poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d'une toise
Sçaura mon col que mon cul poise.

 

Ballade des pendus

Freres humains, qui aprés nous vivez,
N'ayez les cueurs contre nous endurcis,
Car se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis.                 
Vous nous voiez cy attachez cinq, six :
Quant de* la chair, que trop avons nourrie,        *quant à
El est pieça* devoree et pourrie,                        *il y a longtemps
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne s'en rie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

Se freres vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis*            *tués
Par justice ... touteffois, vous sçavez
Que tous hommes n'ont pas le sens rassis.
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie*,                      *harcelés
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

La pluye nous a esbuez* et lavez                                  *lessivés
Et le soleil desechiez et norcis.
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis çà, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oyseaulx que dez a coudre.
Ne soiez donc de nostre confrairie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

Prince Jesus qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'ayons que faire ne que souldre* !           *payer, cf. soldat
Humains, icy n'a point de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

Frère Laurent, La Somme le roi (Livre des vices et des vertus), XIVe siècle, Bibliothèque de l'Arsenal, MS 6329. Parchemin

Cependant, il fit appel au Parlement de Paris et sauva sa peau. La peine de mort fut commué en bannissement pour dix ans de la ville. En sortant de la prison, il sort aussi de l'histoire. On ignore son destin ultérieur, à moins de devoir rattacher deux anecdotes rapportés par Rabelais. Selon l'une, Villon aurait fait un séjour en Angleterre, selon l'autre il se serait retiré sus ses vieux jours à Saint-Maixent près de Poitiers.
                      La poésie de Villon est double. D'une part son appel direct aux sentiments, le réalisme cru, la distance ironique, le ton moqueur, sa vie de «bohême», de «poète maudit» (Rimnaud) paraissent très modernes dans leurs complexités. D'autre part Villon très médiéval par sa foi religieuse, par sa culture «scolastique», par son côté «intellectuel du moyen âge», par sa connaissance intime des formes et des techniques de composition poétique des quatorzième et quinzième siècles.
                      Sa poésie a été publié en 1489 déjà par l'imprimeur parisien Pierre Levet. Le siècle suivant a vu 20 éditions de ses vers, entre autres une édition critique due à Clément Marot.

Ballade des dames du temps jadis

Dictes moy ou n'en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine,
Archipïadés, ne Thaÿs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus riviere ou sus estan,
Qui beaulté ot trop plus qu'umaine.
Mais ou sont les neiges d'antent ?

Ou est la tres saige Esloÿs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Piere Esbaillart a Saint Denys ?
Pour son amour eust ceste essoyne*.                                   *peine
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buriden 
Fust gecté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d'antent ?

La Royne Blanche comme liz
Qui chantoit a voix de seraine,
Berte au plat pié, Bietrix, Aliz,
Haranbourgis qui tint le Maine,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu'Engloys brulerent a Rouen,
Ou sont ilz, ou, Vierges souveraine ?
Mais ou sont les neiges d'antent ?

Prince, n'enquerrez de sepmaine
Ou elles sont ne de cest an,
Qu'a ce reffraing ne vous remaine :
Mais ou sont les neiges d'antent ?

Ballade en jargon [tirée des sept ballades en jargon ou jobelin]

Joncheurs jonchans en joncherie
Rebignez bien ou joncherez
Qu'Ostac n'embroue vostre arerie
Ou accoles sont voz ainsnez
Poussez de la quille et brouez
Car tost seriez rouppieux
Eschec qu'accolez ne soies
 
Par la poe du marieux.

Bendez vous contre la faerie
Quant vous auront desbouses
N'estant a juc la rifflerie
Des angelz et leurs assoses
Berard si vous puist renversez
Si greffir laisses vos carrieux
La dure bien tost ne verres
 
Par la poe du marieux.

Entervez a la floterie
Chanter leur trois sans point songer
Qu'en astes ne soies en surie
Blanchir vos cuirs et essurgez
Bignes la mathe sans targer
Que voz ans n'en soient ruppieux
Plantes ailleurs contre assegier
  Par la poe du marieux.

Prince bevardz en esterie
Querez couplaus pour ramboureux
Et autour de vos ys luezie
Par la poe du marieux.

 

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