Peu de textes français en prose antérieurs au XIIIe siècle nous sont parvenus. Il est probable qu'il y en a eu très peu. Les textes en langue dite vulgaire sont en général des romans ou des poésies, Cette littérature est normalement en vers. Vraisemblablement, elle ne vise pas un public de lecteurs. Elle est plutôt destinée à la récitation, voire même au chant devant des auditeurs. Les textes en prose: religieux, philosophiques, «scientifiques», juridiques, historiques, épistolaires, etc. ont normalement été rédigés en latin. L'apparition abondante, après 1200, d'une littérature de langue vulgaire en prose révèle donc un changement dans la conception de la langue et du rôle de l'écriture dans la communication et dans la vie sociale en général. Elle indique l'existence d'un publique nouveau avec des besoins nouveaux. Un thème préféré est l'histoire contemporaine, p. ex. l'histoire des croisades. Cela indique un besoin d'actualité, de témoignages réalistes sur les événements du temps, d'interprétation et de compréhension de l'état du monde présent.

Figur 1. La prise de Constantinople en 1204 par Eugène
Delacroix (1798-1863)
L'idée de croisade ou de guerre sainte pour délivrer les lieux saints mentionnés par la Bible, qui avaient été conquis par les Arabes musulmans au début du VIIe siècle (Jérusalem tombe en 634 sous le califat d'Omar, v. 2.2.2.2 ci-dessus), joue un rôle important dans la pensée occidentale du moyen-âge comme témoignent les chansons de geste.[1]
La première croisade est lancée par le pape Urbain II, qui en 1095 se rend à Clermont en France pour la prêcher devant le Concile. Guillaume de Tyr (v. 5.3) donne une description de l'événement et en explique les motifs idéologiques: besoin de réforme et de pacification d'une société marquée par la violence:

Figur 2. Le pape Urbain II arrivant en France pour prêcher la croisade, miniature dans le « Roman de Godefroy de Bouillon »,XIVe siècle, B. N., Paris
[Urbain] vint eu regne de France. Il trova la la
gent mal endoctrinee et trop abandonee a pechie; charite faille et guerres et
descordes entre les greigneurs homes. Si se pensa que ses mestiers estoit [qu'il
avait besoin] de fere amender la Crestiente. Il semont [convoque] un
general concile de touz les prelaz qui estoient entre les monz et la mer
dengleterre. Cil conciles sist premierement a Verzelai [Vézelay], lautre
foiz au Pui Nostre Dame, la tierce foiz a Clermont en Auvergne; et sist eu mois
de novembre. La ot assez arcevesques, evesques, abez et granz persones de
Sainte eglise de ces parties. La ot par commun conseil pluseurs commandemenz
donez por amender et clers et lais por eschiver pechie et por bones meurs
recovrer. Iluec fu reformee toute Sainte eglise dont elle avoit mout grant
mestier. (…) [Urbain] fist un mout bel sermon a tout le concile et leur
mostra que grans hontes estoit a touz crestiens de nostre foi qui estoit einsi
destruite et pres que faillie la ou elle commenca [c.-à-d. en Palestine];
(…) que grant despit en deussent il avoir et prendre sur eus tuit li vrai crestien
de Jhesucrist qui estoit ainsi desheritez par leur defaute et ses pais estoit
livrez a ses anemis. (Ch. XIV-XV) (http://www.fordham.edu/halsall/basis/GuillaumeTyr1.html
)

Figur 3. Urbain II présidant le concile de Clermont, miniature dans Les passages faits Outremer par les Français contre les Turcs et autres Sarrazins de Sébastien Mamerot, 1490, Bibliothèque Nationale, Paris
Les croisés partent en plusieurs groupes

Figur 4. Godefroy quittant pour la croisade, miniature dans «Histoire d'Outremer», XIIIe siècle, Bibliothèque Municipale Boulogne-sur-Mer.
Ils se rassemblent à Nicomédie en Asie Mineure.

Figur 5. Carte d'Asie Mineure. La ligne principale représente le trajet suivi par l'armée principale; celle en pointillée montre la route prise par Baudouin de Boulogne. Carte éditée par M. Griffe, 8 av. de la Station, Cagnes-sur-mer, 06800
Ils conquièrent Nicée

Figur 6. Guerre biologique?. Croisés catapultant des têtes des morts dans les enceintes de Nicée lors du siège, pour semer la terreur et peut-être pour répandre des maladies. Miniature dans «Les Estoires d'Outremer» de Guillaume de Tyr, XIIIe siècle, Ms français 2630, folio 22 v., Bibliothèque Nationale, Paris
Puis ils enlèvent Antioche.

Figur 5.
Siège et prise d'Antioche, miniature dans « Histoire d'Outremer » de Guillaume de
Tyr, XIIIe siècle, BN, Paris
Finalement, ils mettent le siège devant Jérusalem et prennent la ville en 1099.
Guillaume de Tyr (1130?-1185?), d'origine française, né en Syrie et mort à Rome, homme politique et prélat, témoin direct et de la situation des chrétiens en Orient, et chroniqueur de la première croisade et des événements politiques et militaires consécutifs, reçut une éducation savante en France et en Italie et apprit non seulement le latin, mais aussi le grec et l'arabe, ce qui était exceptionnel à l'époque. De retour dans son pays de naissance après 1160, il devint archidiacre de Tyr en 1167. Il fut envoyé en mission diplomatique à Constantinople et à Rome, puis fut choisi comme précepteur du jeune Baudouin, fils du roi de Jérusalem, Amalric Ier. Ayant succédé à son père en 1174, Baudouin IV, dit le Lépreux, le prit comme chancelier et le fit nommer archidiacre de Nazareth, puis archévêque de Tyr. En 1179 il participa au troisième concile du Latran réuni par le pape Alexandre III à Rome. Durant son voyage de retour, il rendit visite à l'empereur Manuel Ier Comnène à Constantinople.
Cette chronique fut traduite en français au début du XIIIe siècle. La traduction à été édité au XIXe siècle: Guillaume de Tyr et ses continuateurs, texte français du XIIIe siecle, revu et annoté par M. Paulin (Paris, 1879-80.)
Les deux premiers chapitres racontent comment, en 614, l'empereur d'Orient, Héraclius (610-641) perdit Jérusalem aux Persans, et comment, après l'avoir reconquis en 630, il le perdit à nouveau, en 634, aux Arabes cette fois, selon la tradition en raison du refus des chrétiens d'Occident de venir en aide. Jérusalem est donc sous domination musulmane depuis près de deux cents ans lorsque Charlemagne est couronné empereur d'Occident à Rome en 800.
5.4.1 Les textes
III. Coment Aarons et
Charlemaines sentrenvoient messages.
Einsi avint que cele sainte citez de Jherusalem par les peschies du pueple fu
en servage et eu dangier de la gent mescreant mout longuement cest a dire:
.iiii c. et .iiii xx. et .x. ans tous continueus; mes ne mie en une maniere. Il
estoient une heure mieus autre heure pis selonc ce que li seignorage
changeoient qui estoient de diverses manieres; mais toutevoies avoit touzjorz
le jou de cele gent sur sa teste. Il avint que uns granz sire de cele loi ot
pres que toute la terre dorient fors seulement Inde en sa seignorie qui ot non
Aarons en seurnon Ressit. Icil fu de grant cortoisie et de si grant largesce et
de si haute vigueur et de si grant afaire en toutes bonnes meurs que encore en
parole len en toute paiennime eins com len parole en France de lempereur
Charlemaine. Il furent en un tens cil Aarons et cil Charlemaines; et por ce en
celui tens furent en meilleur point la cite de Jherusalem et li crestien de la
terre quil navoient onques mes este souz nul des mescreans; car Charlemaines li
bons empereres qui tant de travail soufri pour Dame Dieu et tant essauca la foi
Jhesucrist pour ce que la crestientes de Surie fust plus debonairement et menee
et traitiee porchaca tant que il ot lamor et lacointance de celui Aaron par
messages qui aloient et revenoient.

Figur 6. Carte de Jérusalem prise dans Joshua Prawer, Histoire du Royaume Latin de Jérusalem, Paris, C.N.R.S., 1969, vol. 1, p. 224
Dont cil Aarons ot mout grant joie; et sur touz les princes du monde voult il lempereur Charlemaine et amer et ennorer; et le pueple de la Crestiente qui estoit souz lui et les sainz leus qui estoient en son pooir voult il quil fussent atirie et atorne si com Charlemaines li mandoit; dont il sembloit que nostre gent fussent plus desouz le pooir Charlemaine que desouz le pooir aus mescreanz. Quand il pooit trouver les messages Charlemaine il les chargeoit tous des richeces dorient de dras de soie despices de joiaus dor de diverses facons et de riches pierres precieuses quil enveoit a son ami Charlemaine et assez en donnoit aus messages. Entre les autres choses il li envoia en France un olifant. Ceste debonairete que li dous empereres Charlemaine porchacoit aus crestiens qui estoient eu pooir a celui Aaron ce porchacoit il aus autres crestiens qui estoient par toute la paiennime desouz divers seigneurs si com en Egipte et en Afrique cest a dire en Alixandre et en Cartage; car il enveoit grans dons et grans avoir a soustenir les povres crestiens et a lor seigneurs mescreans enveoit grans presens et lettres amiables; si que il pourchacoit leur amor et leur accointance. Parquoi cil se contenoient plus debonairement a la crestiente qui estoit en chaitivoison sous eus. Einsi faisoit li haus princes Charlemaines aus seigneurs mescreans qui estoient loing de lui; car espoir sil fussent si voisin il essaiast en autre maniere a delivrer le pueple Nostre Seigneur si com il fist glorieusement en pluseurs leus.
XIX. De la grant ocision des mescreanz qui fu dedenz
Jherusalem quant ele fu prise.
Godefroyz de Buillon li chevalier et li sergent qui avec lui estoient
descendirent des murs en la ville tuit arme; ensemble sen aloient par les rues
les espees ez mainz et les glaives; touz ceus quil encontroient de leur anemis
convenoit a morir; ni espargnoient ne femmes ne enfanz; ni avoit mestier priere
ne crier merci.

Figur 7. Les croisés prenant d'assaut Jérusalem, miniature dans «Les passages faits Outremer par les Français contre les Turs et autres Sarrazins et Maures outremarins» de Sébastien Mamerot, 1490, Ms fr., no. 5594, fol. 88, Bibliothèque Nationale, Paris
Tant en i avoit la docis parmi les rues et si grans monciaus de testes copees que len ne povoit passer se par desus les cors non ou sur les testes; car la gent a pie sen aloient a granz routes par les autres parties de la ville. Il tenoient les haches et les maces; quanque il povoient trover de Turs livroient a mort que cestoient la gent qui plus volentiers le fesoient. Il estoient ja einsi venu jusques vers le milieu de la cite; li cuens de Toulouse et sa gent ne savoient mie encore que la cite fust prise aincois assailloient mout fierement entor Monte Syon. Li Tur meismes qui se defendoient encontreus ne sapercevoient mie que li nostre fussent en la ville. Mes quant li criz et la noise de ceus que len ocioit comenca a croistre li Tur se regarderent de desus les murs bien connurent les banieres et les armes des Crestiens si en furent mout esbahi; tuit lessierent leur defenses chascuns senfoi la ou il se cuida mieuz garantir. Por ce que li donjons de la ville estoit pres qui avoit la greigneur force de la cite tuit cil qui leanz se porent fichier y entrerent et barrerent les huis sur eus. Li cuens de Toulouse fist le pont de son chastel avaler sur le mur et entrerent en la ville par iluec il et Ysoarz li cuens de Die Raimons Pelez Guillaumes de Sabran levesque dalbare et li autre baron. Par les eschieles meismes monterent sus li Chevalier mout hastivement et cuiderent quil fussent de cele part li premier en la ville. Lors avalerent des murs et quanquil troverent des Turs ez rues et ez mesons tous metoient a lespee.

Figur 8. Siège et prise de Jérusalem, miniature dans «Roman de Godefroy de Bouillon et de Saladin», XIVe siècle, B. N., Paris
Des lors ne pooit riens eschaper car cil qui fuioient devant la route le Duc encontroient une autre route qui navoient talent deus lessier aler. Len ne puet mie chascun des fez conter par soi mes tant y ot de sanc espandu que li ruissel en coroient granz parmi les voies. Tout estoit jonchie de genz mortes si que pitie en peust prendre se ce ne fust des anemis Nostre Seigneur. (http://www.fordham.edu/halsall/basis/GuillaumeTyr1.html)
5.4.2 Traductions
III. Comment Aaron et
Charlemagne s'entr'envoient des messages.
Ainsi il arriva que la sainte ville de Jérusalem par les péchés du peuple fut
en servage et en danger à cause des infidèles pendant très longtemps,
c'est-à-dire quatre cent quatre-vingt-dix ans sans interruption[2];
mais pas d'une façon unique. Tantôt ils étaient mieux, tantôt pis, selon que
les seigneuriages changeaient qui étaient de diverses manières; mais toutefois
le peuple avait toujours le joug des infidèles sur sa tête. Il arriva qu'un
grand seigneur de cette loi [c.-à-d. Islam] eut en sa seigneurie presque toute
la terre d'Orient à l'exception seulement de l'Inde. Il avait nom Aaron et son
surnom était Ressit [scil. Haroun al-Rachid]. Il fut de grande courtoisie et de
si grande largesse et de si haute vigueur et de si grande affaire en toutes
bonnes mœurs qu'on en parle encore dans toute la terre païenne de la même
manière qu'on parle en France de l'empereur Charlemagne. Ils vécurent à la même
époque, ledit Aaron et ledit Charlemagne; et pour cela, à cette époque, la
ville de Jérusalem et les Chrétiens de la Terre [Sainte] furent en meilleur
position qu'il n'avaient jamais été sous n'importe qui parmi les infidèles; car
Charlemagne, le bon empereur qui souffrit tant de peine pour Dieu notre
Seigneur et qui tant magnifia la foi du Christ pour que la chrétienté de Syrie
soit gouvernée et traitée avec plus de bienveillance, poussa jusqu'au bout si
bien qu'il gagna l'amour et la reconnaissance d'Aaron par messages qui allaient
et revenaient. Ce dont Aaron ressentit une très grande joie; et il voulut aimer
et honorer l'empereur Charlemagne sur tout les princes du monde; et [quant au]
peuple de la Chrétienté qui était sous lui et [aux] saints lieux qui étaient en
son pouvoir, il voulut qu'ils fussent gouvernés et traités comme Charlemagne le
lui demandait; ce pourquoi il semblait que nos gens fussent plus sous le
pouvoir de Charlemagne que sous le pouvoir des infidèles. Quand il pouvait
trouver les envoyés de Charlemagne, il les chargeait de toutes les richesses
d'Orient, de draps de soie, des pièces de joyaux, d'or de diverses façons et de
riches pierres précieuses qu'il envoyait à son ami Charlemagne et il en donnait
beaucoup aux messagers aussi. Entre autres choses, il lui envoya en France un
éléphant. Cette bonté que le doux empereur Charlemagne cherchait à obtenir pour
les Chrétiens qui étaient au pouvoir d'Aaron, il la recherchait aussi pour les
autres Chrétiens qui étaient dans toute la terre païenne sous différents
seigneurs tel qu'en Egypte et en Afrique, c'est-à-dire en Alexandrie et à
Carthage; car il envoyait de grandes donations et de grandes sommes d'argent
pour soutenir les Chrétiens pauvres, et à leur seigneurs païens, il envoyait de
grands présents et des lettres d'amitié; si bien que il obtenait leur amour et
et leur bienveillance. Ce pour quoi ceux-ci se comportaient avec plus de
douceur à l'encontre de la chrétienté qui était en captivité sous eux. Le grand
prince Charlemagne en usait ainsi avec les seigneurs païens qui se trouvaient
loin de lui; car si par chance ils étaient voisins, il essaya d'autres voies
pour délivrer le peuple de Notre Seigneur, ainsi qu'il le fit glorieusement en
plusieurs endroits.
XIX. De la grande
tuerie des infidèles qu'il y eut dans Jérusalem quand la ville fut prise.
Godefroy de Bouillon, les chevaliers et les sergents qui étaient avec lui,
descendirent des murs dans la ville tout armés; ensemble ils s'en allaient par
les rues, les épées et les glaives à la main; tous ceux de leurs ennemis qu'ils
rencontraient devaient mourir; ils n'épargnaient ni femmes ni enfants; il n'y
avait pas besoin de prière ni de crier merci. Il y avait tant de tués dans les
rues et de si grands monceaux de têtes coupées qu'on ne pouvait passer sinon
par-dessus les corps ou sur les têtes; par conséquent les hommes à pied s'en
allaient en grandes troupes dans les autres parties de la ville. Ils tenaient
des haches et des masses; tout ce qu'ils pouvaient trouver de Turcs, ils
livraient à la mort, car c'étaient là les gens à qui ils faisaient cela le plus
volontiers. Ainsi ils étaient déjà venus jusque vers le milieu de la ville; le
comte de Toulouse et ses hommesne savaient pas encore que la ville était prise,
mais attaquaient très violemment du côté du Mont de Sion. Les Turcs mêmes qui
se défendaient contre eux ne s'apercevaient pas que les nôtres étaient entrés
dans la ville.

Figur 9. Godefroy priant au Saint-Sépulcre, miniature dans «Histoire d'Outremer» de Guillaume de Tyr, XIIIe siècle, Ms 828, fol. 83r., Bibliothèque municipale , Lyon
Mais quand les cris et le vacarme de ceux que l'on tuait,
commençèrent à croître, les Turcs qui regardèrent de dessus les murs,
reconnurent bien les bannières et les armes des Chrétiens, et ils en furent
très étonnés; tous abandonnèrent leur défenses, chacun s'enfuit là où il se
croyait le plus sûr. Parce que le donjon de la ville était près qui était la
tour la plus forte de la cité, tous ceux qui pouvaient sy rendre, y entrèrent
et barrèrent les portes sur eux-mêmes. Le comte de Toulouse fit descendre le
pont de son château d'assaut sur le mur, et lui et Isoar, comte de Die, Raymond
Pilet, Guillaume de Sabran, l'évêque d'Albare et les autres barons entrèrent
dans la ville par là. Par les échelles mêmes les chevaliers montèrent là-dessus très rapidement, et ils
croyaient qu'ils étaient de cette côté les premiers dans la ville. Alors ils
descendirent des murs et tous les Turcs qu'ils trouvèrent dans les rues ou dans
les maisons, ils les passaient tous au fil de l'épée. Dès lors personne ne
pouvait échapper, car ceux qui fuyaient devant la troupe du Duc, rencontraient
une autre troupe qui n'avait pas envie de les laisser passer. L'on ne peut pas
raconter par le menu tous les faits d'arme, mais il y avait tant de sang
répandu que les ruisseeaux en coulaient abondamment au milieu des rues. Tout
était jonché de morts si bien qu' on aurait pu en prendre pitié si cela n'avait
pas été les ennemis de Notre Seigneur.
Après la conquête de Jérusalem, les chrétiens, qu'on appelait aussi ‘Francs’, ‘Latins’ ou ‘Roma(i)ns’, fondèrent des États féodaux: royaume de Jérusalem, comté de Tripoli, principauté d'Antioche, comté d'Édesse, et royaumes d'Arménie et de Chypre. Mais ses États fragiles, si éloignés de leurs bases naturelles, ne pouvaient survivre dans une terre ennemie que grâce aux luttes internes de leurs adversaires, divisés en tribus et en clans.
La chute d'Édesse en 1144 provoqua la 2e croisade (1147-49), conduite par Conrad III de Hohenstaufen, empereur d'Allemagne, et par Louis VII, roi de France. Ce fut un échec pitoyable. Aucun résultat ne fut obtenu. La prise de Jérusalem par le sultan Saladin en 1187 amena la 3e croisade que dirigèrent Frédéric Barberousse, empereur d'Allemagne, mort en route, noyé dans une rivière de l'Asie Mineure, Richard Cœur de Lion, fils d'Aliénor d'Aquitaine[3] et roi d'Angleterre, et Philippe Auguste, fils de Louis VII[4] et roi de France. Cette croisade ne délivra pas Jérusalem non plus. En 1202, le pape Innocent III lança une 4e croisade. Elle serait dirigée par la noblesse française avec l'aide de Venise. Un participant de première importance fut le maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin.

Figur 10. Les États latin vers 1140, avant la chute d'Édesse (© Centennia)
Geoffroi de Villehardouin (1150?-1213?), naquit à Bar-sur-Aube en Bourgogne et morut probablement en Grèce. De noblesse française, chroniqueur, maréchal de Champagne, il devint un des dirigeants de la 4e croisade (1199-1204), dont il a fait la chronique dans La conquête de Constantinople (édité par È. Faral, CHFMA, 2e éd., 1961). Son histoire est donc le témoignage direct d'un participant au plus haut nouveau. Il est le premier historien français à avoir écrit directement dans sa propre langue, et le premier historien français original. Sa chronique inaugure une tradition de grands chroniqueurs, spécifique à la France. Elle comprend, outre Villehardouin, notamment Joinville (1225-1317), ami de Louis IX dont il a écrit l'histoire, Froissart (1333?-1400?), dont les Chroniques donne une peinture vive et détaillée de la France féodale, et Commynes (1447-1511), diplomate aux cours de Bourgogne et de France et qui a laissé dans ses Mémoires des portraits psychologiques intéressants des hommes en pouvoir de son époque.
En 1199, Villehardouin prit la croix avec son suzerain, le comte de Champagne. Envoyé à Venise pour négocier les conditions du transport des croisés vers la Terre Sainte, il contribua, après la mort de son maître, à l'élection du marquis de Montferrat comme chef de la croisade. Celle-ci fut complètement dévoyée, les Vénétiens exigeant des croisés un raid sur Constantinople pour payer la facture du transport de l'armée. Après la prise de Constantinople, ville chrétienne, par les croisés en 1204, un empire latin féodal, tout aux intérêts de Venise, fut installé autour des Dardanelles. Il

Figur 11. Empire Latin d'Orient vers 1210 (© Centennia)
survécut jusqu'en 1261. Villehardouin, qui se distingua contre les Bulgares, reçut le titre de maréchal de Romanie et le fief de Messinople. C'est sans doute là qu'il dicta sa chronique. Il s'efforce d'y justifier le cours des événements.
Les préparatifs
(1) Sachiez que .M. et .C. et quatre vinz [et .xvii.] anz aprés l'Incarnation Nostre Sengnor Jesu Crist, al tens Innocent, apostoille de Rome, et Phelippe, roy de France, et Ricchart, roy d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de Nuilli (cil Nuillis si est entre Ligni sor Marne et Paris). Et il ere prestres et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques dont je vos di comença a parler de Dieu par France et par les autres terres entor. Et Nostre Sires fist maintes miracles por lui.
(2) Sachiez que la renomee de cel saint home ala tant qu'ele vint a l'apostoille de Rome, Innocent. Et l'apostoille envoia en France, et manda al prodome que il preechast des croiz par s'autorité. Et aprés i envoia un suen chardonal, maistre Perron de Chappes, croisié, et manda par lui le pardon tel com je vos dirai: tuit cil qui se croisseroient et feroient le servise Deu un an en l'ost seroient quites de toz les pechiez que il avoient faiz, dont il seroit confés. Porce que cil pardons fu isi granz, si s'en esmurent mult li cuers des gens, et mult s'encroisierent porrce que li pardons ere si granz.
(11) Aprés pristrent li baron un parlement a Soisons, por savoir quant il voldroient movoir et quel part il voldroient torner. A cele foiz ne se porent acorder, por ce que il lor sembla que il n'avoient mie encore assez genz croisié. En tot cel an ne passa onques .ii. mois que il n'assemblassent a parlement a Compaigne. Enqui furent tuit li conte et li baron qui croisié estoeint. Maint conseil i ot pris et doné. Mais la fin si fu telx que il envoierent messages les meillors que il poroient trover et donroient plain poöir de faire toutes choses autretant com li seignor.
(12) De ces messages envoia Thiebauz, le quens de Campaigne et de Brie, et Baudoins, li quens de Flandres et Hennaut, et Loïs, li quens de Blois, .ii. Li message li conte Thebaut furent Jofroi de Vileardoin li mareschaus de Campaingne et Miles li Braibanz. Et li message le conte Baudoin furent Coenes de Betune et Alars Maqueriaus. Et le message li conte Loÿs, Johan de Friaise et Gautiers de Gaudonvile.
(14) Ensi murent li .vi. messages com vos avez oï, et pristrent consoil entr'aus, et fu tels lor consaux entr'aus acordez que en Venise se cuideient trover plus grant plenté de vaisiax que a nul autre port. E chevauchierent par lor jornees tant que il vindrent la premiere semaine de Quaresme.
Les croisés en vue de Constantinople
(127) Lors se partirent del port d'Avie tuit ensemble. Si peüssiez veoir flori le Braz Sain Jorge contremont de nés et de galies et de uissiers, a mult grant mervoille ere la bialtez a regarder.

Figur 12. Arrivée des navires occidentaux devant Constantinople, accompagnés du jeune Alexis, en 1203 (Bibliothèque Nationale, Paris, XVe siècle).
Et ensi corrurent contremont le Braz Sain Jorge, tant que il vindrent a Saint Estiene, a une abbaïe qui ere a trois lieus de Costantinople. Et lors virent tout a plain Costantinople. Cil des nés et des galies et des uissiers pristrent port et aancrerent lor vaissiaus.
(131) Il a isles ci prés, que vos poëz veoir de ci, qui sont habitees de genz et laborees de blez et de viandes et d'autre biens. Alons iki prendre port, et recuillons les blés et les viandes del païs. Et quant nos avrons mis les viandes recuillies, alomes devant la ville et ferons ce que Nostre Sires nos avra porveü. Quar plus seürement guerroie cil qui a la viande que cil qui n'en a point. A cel conseil s'acorderent li conte et li baron, et s'en ralerent tuit a lor nés chascuns et a ses vaissiaus.

Figur 13. «Les croisés arrivent à Constantinople», miniature dans la Conquête de Constantinople, copie de Geoffroi de Villehardouin, XIVe siècle, Bodleian Library, Oxford
(132) Ensi repouserent cele nuit, et al maitin fu le jor de la feste mon seignor Sain Johan Baptiste en juing [le 24 juin 1203]. Furent dreciés les banieres et li confanon es chastials des nés, et les hosches [ostees] des escuz, et portenduz les bors des nés. Chascuns regardoit ses armes tels com a lui convint, que de fi seüssent que par tens en aront mestier.
Les Grecs tentent d'incendier la flotte des croisés (1 janv. 1204)
(217) Et lors se porpenserent li Grieu d'un mult grant enging, qu'il pristrent .xvii. nés granz, ses emplirent totes de granz metriens et d'esprises et d'estopes et de pois et des toniaus, et attendirent tant que li vent venta de vers aus mult durement. Et une nuit a mie nuit mistrent le feu es nés, et laissent les voilles aler al vent, et li feu allumer mult halt, si que il sembloit que tote la terre arsist. Et ensi s'en vienent vers les navies des pelerins, et li criz lieve en l'ost, et saillent as armes de totez parz. Li Venisiens corent a lor viassiaus, et tuit li autre qui vaissiaus i avoient, e les comencent a rescore mult vigeurosement.
(218) Et bien tesmoigne Joffrois li mareschaus de Champaigne, qui ceste ovre dita, que onques sor mer no s'aiderent genz mielz que li Venisiens firent, qu'il saillirent es galies et barges des nés, et prenoient les nés cros, et les tiroient par vives force devant lor anemis fors del port, et les metoient el corrant del Braz, et les laissoient aler ardant contreval le Braz. Des Grex i avoit tant sor la rive venuz que ce n'ere fins ne mesure, et ere li criz si granz que il sembloit que terre et mer fondist, et entroient es barges et en salvations, et traioient as noz, qui rescoöient le feu, et en i ot de bleciez.
(220) (…) Mais par l'aïe de Dieu ne perdirent noient les noz fors une nef de Pisans qui ere plaine de marchandise. Icele si fu arse del feu. Mult orent esté en grant peril cele nuit que lor naviles ne fust ars, quar il aüssent tot pardu, que il ne s'en peüssent aler per terre ne per mer. Icel guerredon lor volt rendre l'empereres Alexis du service qu'il li avoient fait.

Figur 14. Constantinople en 1204 (RILEY-SMITH, Jonathan, Atlas des croisades, Éd. Autrement, 1996, p. 85)
Seconde prise de Constantinople
(241) L'empereres Morchufles s'ere venuz herbergier devant l'asaut en une place a tot son poöir, et ot tendues ses vermeilles tentes. Ensi dura cil affaires trosque a lundi maitin, et lors furent armé cil des nés et des uissiers et cil des galies. Et cil de la ville les doterent meins que il ne firent a premiers. Si furent si esbaudi que sor les murs et sor les tors ne paroient se genz non. Et lors comença li assaus fiers et merveilleus, et chaschuns vaissiaus assailloit endroit lui. Li huz de la noïse fu si granz que il sembla que terra fondist.
(242) Ensi dura li assauls longuement, tant que Nostre Sires lor fist lever un vent que on apelle Boire, et botta les nés et les vaissiaus sor la rive plus qu'il n'estoient devant, et .ii. nés qui estoient liees ensemble, don l'une avoit nom la Pelerine et li autre li Paravis; et aprochierent a la tor l'une d'une part et l'altre d'autre, si com Diex et li venz les mena, que l'eschiele de la Pelerine se joint a la tor. Et maintenant uns Venitiens et uns chevaliers de France qui avoit nom Andro Durboise entrerent en la tor, et autre genz comence a entrer aprés als. Et cil de la tor se desconfissent et s'en vont.
(243) Quant ce virent li chevalier qui estoient es uissiers, si s'en issent a la terre, et drecent eschiele[s] a plain del mur, et montent contremont le mur par force, et conquistrent bien .iiii. des tors. Et il comencent a saillir des nés et des uissiers et des galies qui ainz ainz qui mielz mielz. Et peçooeint bien trois des portes, et entrerent enz, et comencent les chevas a traire des uissiers. Et li chevalier comencent a monter et chevaucent droit a la herberge l'empereor Morchuflex et il avoit ses batailles rengiés devant ses tentes, et com il virent venir les chevaliers a cheval, si se desconfissent et s'en va l'empereres fuiant par les rues al chastel de Boukelion.

Figur 15. Les remparts terrestres Constantinople. Depuis leur construction par l'Empereur Théodose II au Ve siècle, ces murs avaient résisté aux assauts consécutifs de plusieurs ennemis de Byzance, dont les Huns, les Arabes et les Bulgares. Ils représentaient un obstacle très important pour les croisés.
(244) Lors veïssiez Griffons abatre, et chevaus gaaignier et palefroi, muls et mulles, et autres avoirs. La ot tant des morz et des navrés qu'il n'en ere ne fins ne mesure. Grant partie des hals hommes de Gregre guenchierent vers la porte de Blacquerne. Et vespres iere ja bas, et furent cil de l'ost laissé de la bataille e de l'ocison. Et si comencent a assembler en une[s] places granz, qui estoient dedenz Costantinople, et pristrent conseil que il se herbergeroient prés des murs et des tors que il avoeint conquises, que il ne cuidoient mie que il eüssent la ville vaincue en un mois, les fors yglises ne le forz palais, et le pueple qui ere dedenz. Ensi com il fu devisé, si fu fait.
(245) Ensi se herbergierent devant les murs et devant les tors prés de lor vaissials. Li cuens Baudoins de Flandres et de Hennaut se herberja es vermeilles tentes l'empereor Morchuflex, qu'il avoit laissiés tendues, et Henris ses freres devant le palais de Blaquerne; Bonifaces li marchis de Monferrat, il et la soe gent, devers l'espés de la ville. Ensi fu l'oz herbergié com vos avés oï et Costantinople prise, le lundi de Pasque floride. Et li cuens Loeys de Bloys et de Chartain avoit langui tot l'iver d'une fievre quartane et ne se pot armer. Sachiez que mult ere grant domages a cels de l'ost que mult i avoit bons chevalier de cors, et gisoit en un uissiers.
(246) Ensi se reposerent cil de l'ost cele nuit, qui mult ere lassé. Mais l'empereres Morchuflex ne reposa mie, ainz assembla totes ses genz et dist que il iroit les Frans assaillir. Mais il nel fist mie ensi com il dist, ainz chevaucha vers autres rues, plus loing qu'il pot de cels de l'ost, et vint a une porte que on apelle Porte Oire. Par enqui fui et guerpi la cité, et aprés lui s'en fui qui fuir en pot, et de tot ce ne sorent noïent cil de l'ost.
(247) En cele nuit, devers l'arberge Boniface li marchis de Monferrat, ne sai quel genz, qui cremoient les Grex, qui nes assaillissent, mistrent li feu entr'aus et les Grex. Et la ville comence a esprendre et a alumer mult durement, et ardi tote cele nuit et l'endemain trosque al vespre. Et ce fu li tierz feu qui fu en Costantinople des que li Franc vindrent el païs. Et plus ot ars maison qu'il n'ait es trois plus granz citez de roialme de France.
(248) Cele nuit trespassa et vint li jorz, qui fu al mardi maitin. Et lors s'armerent tuit par l'ost, et chevalier et serjant, et traist chascun a sa bataille, et issirent des herberges et cuiderent plus grant bataille trover que il n'avoient fait, qu'il ne savoient mot que l'empereres s'en fust fuis le jor. Si ne troverent onques qui fust encontre als.
(249) Li marchis Bonifaces de Monferrat chevaucha tote la marine, droit devers Bochedelion. Et quant il vint la, si li fu renduz, salves les vies a cels qui dedenz estoient. La fu trové li plus des haltes dames del munde, qui estoient fuies el chastel, que la fu trovee la suer le roi de France, qui avoit esté empereris, et la suer le roy de Hungrie, qui ravoit esté empereris, et des haltes dames mult. Del tresor qui ere en cel palais ne convint mie parler, quar tant en avoit que [ce n'iert] ne fins ne mesure.
(250) Autressi cum cil palais fu renduz le marchis Bonifaces de Monferrat, fu renduz cil de Blaquerne a Henri, frere le conte Baudoin de Flandres, sals les cors a cel qui estoient dedenz. La refu li tresor si tres granz trovez que il n'en met mie mainz que en celui de Bokelion. Chascuns garni le chastel que li fu renduz de sa gent et fist le tresor garder. Et les autres genz qui furent espandu parmi la ville gaaignierent assez, et fu si granz la gaai[n]z fait que nus ne vos en savroit dire la fin, d'or et d'argent, et de vasselement, et de pierres preciouses, et des samiz et de dras de soie, et des robes vaires et grises et hermines, et toz les chiers avoirs qui onques furent trové in terre. Et bien tesmoigne Joffroi de Vilehardouin li mareschaus de Champaigne, a son escient par verté que puis que li siecles fu estornez, ne fu tant gaainié en une ville.

Figur 16. Les chevaux de bronze, sculptés au IVe ou au IIIe siècle avant J.-C. Autrefois, ils ornaient l'hippodrome de Constantinople, mais ils furent enlevés par les Vénitiens pour être installés devant l'Église Saint-Marc à Venise. Napoléon, à son tour, les prit comme bûtin de guerre et les plaça sur l'Arc de Triomphe à Paris. Sous la Restauration ils furent rendus à Venise.
Les préparatifs
(1) Sachez que1197 ans après l'Incarnation de Notre Seigneur Jesus Christ, au temps d'Innocent, pape de Rome, et de Philippe, roi de France, et de Richard, roi d'Angleterre, il eut en France un saint homme, qui avait nom Foulques de Neuilly (Neuilly est entre Lagny-sur-Marne et Paris). Et il était prêtre et tenait la parroisse de la ville. Et ce Foulques dont je vous parle, commença à parler de Dieu par toute la France et les autres terres à l'entour. Et Notre Seigneur fit maints miracles par lui.
(2) Sachez que le renom de ce saint homme alla tant qu'il arriva au pape de Rome, Innocent. Et le pape envoya en France et demanda à cet homme noble de prêcher des croix par son autorité. Et après il y envoya un de ses cardinaux, maître Pierre de Chappes, croisé, et demanda par lui l'indulgence que je vous dirai: tout ceux qui prendraient la croix et feraient le service de Dieu un an dans l'ost, seraient quittes de tous les péchés qu'ils avaient commis et dont il se seraient confessés. Parce que cette indulgence fut si grande, les cœurs des gens en furent très impressionnés, et beaucoup prirent la croix parce que l'indulgence était si grande.
(11) Après cela, les barons tinrent un parlement a Soissons, pour savoir quant il voudraient se mettre en route et de quelle côté il voudraient aller. Cette fois ils ne purent se mettre d'accord, parce qu'il leur sembla qu'il n'avaient pas encore assez de croisés. Durant toute cette année, il ne se passa jamais deux mois sans qu'ils ne'sassemblassent en parlement à Compiègne. Là furent présents tous les comtes et barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y fut pris et donné. Mais à la fin ils enverraient[5] les meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et leur donneraient pleins pouvoirs pour faire toutes choses exactement comme les seigneurs.
(12) De ces ambassades, Thibaud, le comte de Champagne et de Brie, en envoya deux; et Baudoin, le comte de Flandres et du Hainaut et Louis, le comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaud furent Geoffroi de Villehardouin, le maréchal de Champagne et Milon le Brabançon. Et les messagers du comte Bauduoin furent Conon de Béthune[6] et Alard Maquereau. Et les messagers du comte Louis, Jehan de Friaise et Gautier de Gaudonville.
(14) Alors les six messagers se mirent en route comme vous avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et leur conseil fut de se mettre d'accord qu'ils croyaient trouver à Venise une plus grande plénitude de vaisseaux que dans nul autre port. Et ils chevauchèrent tant des journées qu'ils arrivèrent à la première semaine de Carême.

Figur 17. La quatrième croisade
Les croisés en vue de Constantinople
(127) Puis ils partirent du port d'Avie tous ensemble. Et vous eussiez vu fleuri le Bras-Saint-George en amont de nefs et de galées et d'huissiers; la beauté était une très grande merveille à regarder. Et ils coururent ainsi amont du Bras-Saint-George, tant qu'ils arrivèrent à Saint-Ètienne, une abbaye qui était à trois lieues de Constantinople. Et alors ils virent tout plein Constantinople. Ceux des nefs et des galées et des huissiers prirent port et ancrèrent lèur vaisseaux.
(131) «Il y a des îles ici près, que vous pouvez voir d'ici, qui sont habitées de nobles[7] et laborées [scil. bien pourvues] de blés et de vivres et d'autres biens. Allons là prendre port, et recueuillons les blés et les vivres du pays. Et quand nous aurons chargé les vivres recueuillis, allons devant la ville et faisons ce que Notre Seigneur aura prévu pour nous. Car celui qui a des vivres, fait plus sûrement la guerre que celui qui n'en a point.» Les comtes et les barons se mirent d'accord sur ce conseil, et ils retournèrent tous à leurs nefs et à leurs vaisseaux.
(132) Ils se reposèrent la nuit, et au matin suivant qui était le jour de la fête de monseigneur Saint Jean-Baptiste en juin [le 24 juin 1203], furent dressés les banières et les gonfanons sur les châteaux des nefs, et les housses des écus enlevées, et les écus furent pendus le long des bords des nefs. Chacun contrôlait ses armes comme il fallait, car ils savaient pour sûr que peu après ils en auraient besoin.
Les Grecs tentent d'incendier la flotte des croisés (1 janv. 1204)
(217) Et alors les Grecs inventèrent un très grand stratagème; ils prirent dix-sept grandes nefs et les emplirent toutes de charpentes et de matières inflammables et d'étoupes et de poix et de tonneaux, et ils attendirent que le vent soufflât dans la direction opposée très fortement. Et une nuit, à minuit, ìls mirent le feu aux nefs, et laissent les voiles aller au vent, et le feu s'allumer très haut, si bien qu'il semblait que toute la terre brûlât. Ainsi elles arrivent vers les navires des pèlerins, et le cri d'alerte se lève dans l'ost; et ils sautent aux armes de toutes parts. Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux, et tous les autres qui avaient des vaisseaux aussi, et ils commencent à les sauver de toutes leurs forces.
(218) Et Geoffroi, le maréchal de Champagne, qui a dicté cette œuvre, témoigne bien que jamais sur mer gens ne s'aidèrent mieux que ne firent les Vénitiens: ils sautèrent dans les galères et barges des nefs, et ils prenaient les crocs des nefs, et, devant leurs ennemis, ils les tiraient de vive force hors du port et les mettaient au courant du Bras, et les laissaient aller brûlants en aval du Bras. Tant de Grecs étaient venus sur la rive que ce était sans fin ni mesure; et les cris se levaient si grands qu'il semblait que la terre et la mer fondîssent, et ils entraient dans les barges et les canots de sauvetage, et tiraient sur les nôtres, qui combattaient le feu, et il y eut des blessés.
(220) (…) Mais, par l'aide de Dieu, les nôtres ne perdirent rien sauf une nef de Pise qui était pleine de marchandises. Elle fut brûlée du feu. Les nôtres avaient été cette nuit en grand péril que l'ensemble de leur navires ne fût brûlé, car ils auraient tout perdu, si bien que ils n'auraient pu s'en aller ni par terre ni par mer. Cette récompense, l'empereur Alexis voulut la leur donner pour le service qu'ils lui avaient rendu.
La seconde prise de Constantinople
(241) L'empereur Morchufles était venu se loger devant l'attaque, dans une place avec toute sa force, et il avait tendu ses tentes vermeilles. L'affaire traînait ainsi jusqu'à lundi matin, et alors ceux des nefs et des huissiers et ceux des galères furent armés. Et ceux de la ville les craignirent moins qu'ils ne firent au début. Ils étaient si hardis que sur les murs et sur les tours il ne paraissaient que des nobles. Et alors commença l'assaut, fier et merveilleux, et chaque vaisseau attaquait droit devant lui. Les hues des hostilités furent si grandes qu'il sembla que terra fondît.
(242) L'assaut dura ainsi long temps, jusqu'à ce que Notre Seigneur fît lever pour eux un vent qu'on appelle Borée, et il bouta les nefs et les vaisseaux sur la rive plus qu'il n'étaient auparavant, et deux nefs qui étaient liées ensemble, dont l'une avait nom la Pèlerine et l'autre le Paravis; et elles approchèrent la tour l'une d'une part et l'autre d'une autre, comme Dieu et le vent les menèrent, si bien que l'échelle de la Pèlerine se joint à la tour. Et maintenant, un Vénitien et un chevalier de France, qui avait nom André Durboise entrèrent dans la tour, et d'autres troupes commencent à entrer après eux. Et ceux de la tour se décintenancent et s'enfuient.
(243) Quand les chevaliers qui étaient dans les huissiers virent cela, ils descendent à terre et dressent des échelles contre le mur, et montent en haut du mur par force, et conquirent bien quatre des tours. Et ils commencent à sauter des nefs et des huissiers et des galères à qui le premier à qui mieux mieux. Et ils fracassaient bien trois des portes, et entrèrent, et commencent à tirer les chevaux des huissiers. Et les chevaliers commencent à monter et chevauchent droit l'auberge de l'empereur Morchufle et il avait ses bataillons rangés devant ses tentes, et comme il virent venir les chevaliers à cheval, ils perdent la contenance et l'empereur s'en va fuyant par les rues au château de Boukelion.

Figur 18. Prise de Constantinople
(244) Alors vous auriez vu abattre des Grecs et prendre deschevaux et des palefrois, des mulets et des mules, et d'autres avoirs. Il y eut là tant de morts et des blessés que c'était sans fins ni mesure. Une grande partie des dignitaires de Grèce allèrent au hasard vers la porte de Blaquerne. Il était déjà tard dans la soirée, et ceux de l'ost furent fatigués par la bataille et par la tuerie. Ils commencent à se rassembler sur une grande place qui étaient dans Constantinople, et prirent conseil de s'installer près des murs et des tours qu'ils avaient conquis, car il ne croyaient pas pouvoir vaincre la ville en un mois, les églises et les palais fortifiés, et le peuple qui étaient dedans. Comme devisé, ainsi fut fait.
(245) Ils s'installèrent donc devant les murs et devant les tours près de leur vaisseaux. Le comte Baudoin de Flandres et de Hainaut s'installa dans les tentes vermeilles de l'empereur Morchufle, qu'il avait laissées tendues, et Henri son frère devant le palais de Blaquerne; Boniface, le marquis de Montferrat, lui et ses hommes, devant le centre de la ville. L'ost fut donc installé, comme vous avez entendu, et Constantinople pris, le lundi de Pâques fleurie [le 12 avril]. Et le comte Louis de Blois et de Chartres avait langui tout l'hiver d'une fievre quarte et ne put s'armer. Sachez que c'était un très grand domage pour ceux de l'ost parce qu'il était un très bon chevalier de corps, et il était alité en un huissier.
(246) Ceux de l'ost, qui étaient très las, se reposèrent ainsi la nuit. Mais l'empereur Morchufle ne se reposa point, mais rassembla tous ses hommes et déclara qu'il irait assaillir les Francs. Mais il ne fit pas comme il dit, mais chevaucha vers d'autres rues, le plus loin qu'il put de ceux de l'ost, et vint a une porte qu'on appelle la Porte d'Or. Par là il fuit et quitta la ville, et aprés lui s'enfuit qui put s'enfuir, et de tout cela ceux de l'ost ne surent rien.
(247) La même nuit, devant l'auberge de Boniface le marquis de Monferrat, je ne sais quels hommes, qui craignaient que les Grecs ne les assaillissent, mirent le feu entr'eux et les Grecs. Et la ville commence à s'incendier et à prendre feu très fortement, et elle brûla toute la nuit et le lendemain jusqu'aux vêpres. Et ce fut la troisième incendie qui fut à

Figur 19. Constantinople vers 1200
Constantinople depuis l'arrivée des Francs au pays. Et plus il y eut de maisons brûlées qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume de France.
(248) La nuit passa et le jours vint, qui fut le mardi matin. Et alors ils s'armèrent tous dans l'ost, et chevaliers et sergeants, et chacun rejoignit son bataillon, et ils sortirent des logis et crurent trouver une plus grande bataille qu'il n'avaient fait [la veille], parce qu'il ne savaient pas que l'empereur avait fui le même jour. Et ils ne trouverent personne qui fût contre eux.
(249) Le marquis Boniface de Monferrat chevaucha tout le long le rivage, droit vers Boukelion. Et quand il y vint, la place lui fut rendu, sauves les vies pour ceux qui étaient dedans. Là furent trouvé la plupart des hautes dames du monde, qui s'étaient enfuies dans le castel, car là fut trouvee la sœur du roi de France [Agnès, fille de Louis VII (1137-1180), sœur de Philippe Auguste (1180-1223)], qui avait été impératrice, et la sœur du roi de Hongrie, qui elle aussi avait été impératrice, et beuacoup de hautes dames. Du trésor qui était dans ce palais, il ne fallut pas parler, car il y en avait tant que sans fin ni mesure.
(250) De même que ce palais fut rendu au marqis Boniface de Monferrat, celui de Blaquerne fut rendu à Henri, frère du comte Baudouin de Flandres, saufs les corps à ceux qui étaient dedans. Là aussi fut trouvé un trésor si grand qu'il n'y en avait guère moins qu'en celui de Boukelion. Chacun plaça une garnison de ses hommes dans le château qui lui fut rendu et fit garder le trésor. Et les autres hommes qui furent répandus par la ville gagnèrent assez, et les gains furent si grands que nul ne saurait vous en dire la quantité d'or et d'argent, et de vaisselle, et de pierres précieuses, et de soie riche et de tissus de soie, et des robes de vair et de gris et d'hermine, et toutes les richesses qui jamais furent trouvées sur terre. Et bien témoigne Geoffroi de Villehardouin le maréchal de Champagne, à bon escient par verité que depuis que le retournement du temps présent, il ne fut gagné autant en une ville.
[1] Pour une histoire des 1ère et 4e croisades, voir http://www.callisto.si.usherb.ca/~croisade/mainpage.html d'où sont tirées la plupart des illustrations de ce chapitre.
[2] Jérusalem fut conquis par les Persans en 614, reconquis par les Byzantins en 630, conquis par les Arabes en 634, par les caliphes chiites d'Égypte en 969, par les Turcs en 1071, reconquis par les Égyptiens en 1098 et conquis enfin par les Croisés en 1099, soit sept conquêtes depuis l'avènement d'Héraclius en 610 jusqu'à la reconquête de la ville 489 ans plus tard, en 1099, par les chrétiens.
[3] divorcée en 1152 de Louis VII, roi de France
[4] ex-mari d'Aliénor d'Aquitaine
[5] Un des
manuscrits comporte envoieroient
[6] 1150?-1219 Un des trouvères les plus connus, Picard,, auteur de chansons courtoises.
[7] L'archipel des Princes où la noblesse de Constantinople avaient construit des villas et maisons de campagne.