4. La littérature courtoise

Figure 4.1 La joie
On peut distinguer dans la pratique de la sexualité trois aspects
fondamentaux: le biologique, le social et l'imaginaire. L'amour courtois est la forme imaginaire de la sexualité médiévale.
C'est un art érotique des couches
aristocratiques, celles des cours ainsi que l'indique l'adjectif courtois.
Comme tout imaginaire sexuel ou érotique, l'amour courtois médiéval se nourrit
amplement des interdits sociaux. Les interdits de l'Èglise d'une part, qui
prêchait la chasteté. Les interdits de la société aristocratique de l'autre,
qui avait besoin d'assurer la transmission des héritages, donc du pouvoir
économique et politique, avec un minimum de conflits sociaux. Elle avait besoin aussi d'endiguer et de contrôler la
biologie du sexe, porteuse de violences, de jalousies et de conflits
passionnels. Le mariage est l'institution que l'Église et la société
aristocratique médiévales avaient inventé pour régulariser les rapports
sexuels et normaliser la reproduction.
L'amour courtois est un thème
dominant de la littérature médiévale française à partir du milieu du douzième
siècle. Il a révolutionné le rapport des sexes et par là les rapports sociaux
en général, et il continue à conditionner le monde sentimental de l'Occident.

Figure
4.2
La dame suzéraine. Le XIXe siècle
romantique a trouvé beaucoup de ses
motifs préférés
dans l'amour courtois.
La littérature courtoise combine la poésie érotique du pur plaisir des
troubadours de langue d'oc avec l'idéal guerrier et chevaleresque des chansons
de geste de langue d'oïl et avec l'idéal de chasteté de la poésie religieuse. Le mariage est proprement dit une « affaire» entre
clans et familles. Beaucoup de jeunes attendent - parfois en vain - de pouvoir
se marier et fonder leur propre foyer. On propose par l'amour courtois aux
jeunes chevaliers qui attendent, une possibilité d'aimer d'un amour
extra-marital dans le cadre d'un idéal féodal de service et de soumission à la
«maîtresse».

Fig. 4.3 Fine amor. Scène
érotique médiévale. La dame n'est pas
passive, elle peut se permettre de prendre les devants. http://members.tripod.com/~dbonneval/index.html
La fine amor permet aussi à une
dame d'aimer - en dehors du mariage - un jeune homme, un jouvencel, de rang
inférieur, et de l'aimer d'un amour à la fois pur et charnel, chaste et
sensuel. Rien, cependant, ne s'oppose à ce que la fine amor se pratique
aussi dans le cadre d'un mariage voulu et consenti.

Figure 4.4. Le jardin
(Tapisserie XVe siècle)
«Tout le monde y trouvait son compte» (Jacques Solé, Les troubadours ou l'amour
passion, L'amour et la sexualité, Les collections de l'Histoire. no 5, 1999,
ISSN 01822411, pp 52-54), car la courtoisie est aussi un idéal de
comportement..Le chevalier voue à sa dame un véritable culte mystique. La dame
le récompense, soit par un chaste baiser, soit par le privilège de la voir nue,
soit par l'asag (= «essai», «épreuve») où il lui est permis de coucher dans le
lit de la dame à la condition de ne jamais aller au-delà de ses désirs à elle.

Figure 4.5 La danse. Le
moyen-âge avait une attitude assez libre à l'égard de la nudité et des plaisirs
de la chair. http://home.t-online.de/home/Chnutz.vomHopfen/pictures.htm
La littérature courtoise a son origine poétique dans la poésie lyrique
des troubadours. Le plus ancien que nous connaissions est Guillaume IX de
Poitiers (1071-1127), Comte du Poitou et Duc d'Aquitaine, le plus grand vassal
du roi de France, plus riche et plus puissant que le capétien. C'est aussi un
guerrier qui a pris la croix pour aller en Palestine et qui s'est battu contre
les Maures en Espagne. Mais, c'est sa poésie qui l'a fait connaître. Après lui,
pendant deux siècles, une suite de plus de 460 trobadors vont chanter en
occitan l'amour courtois.

Figure 4.6. Fouquet : La
vierge Marie. Miniature 15e siècle
Les sources idéologiques et philosophiques de cette poésie sont à trouver
dans la tradition latine, notamment chez Ovide dont l'Ars amatoria (L'art
d'aimer) décrit avec ironie et raffinement les façons dont un homme peut
séduire une femme mariée (et inversement). Mais dans l'amour courtois, on ne
retient en principe du rôle de l'amant que le désir de séduire, non pas la séduction même. L'amant de la vie
courtoise est un amant qui est sous le contrôle d'un code social, qui soupire
et qui reste au service de sa dame. Cet idéal amoureux est sans doute influencé
par le culte religieux de la vierge Marie et par le mysticisme des philosophes
arabes dont les Occidentaux ont pris connaissance en Palestine et en Espagne.
Le succès du code de comportement courtois doit beaucoup à une femme
exceptionnelle, Aliénor d'Aquitaine, petite-fille de Guillaume IX de
Poitiers, le Troubadour, héritière des vastes territoires de son
grand-père, mariée jusqu'en 1152 à Louis VII de France (1137-80), qui
l'adorait, mais souffrit à cause de ses manières libres, puis, à partir de
1152, au duc d'Anjou, futur roi d'Angleterre, Henri II de Plantagenêt
(1154-89). Elle est la mère de deux rois anglais, Richard Cœur de Lion
(1189-99), trouvère (= troubadour) lui aussi, et Jean sans Terre (1199-1216).
C'est elle qui a inspiré Bernard de Ventadour, un des plus grands troubadours
du 12e siècle, et elle a probablement commandité les romans antiques de Benoît
de Saint-Maure. La fille d'Aliénor, Marie de Champagne, a protégé le
«romancier» Chrétien de Troyes, et a demandé à son chapelain André le Chapelain,
Andreas Capellanus, la composition du traité Liber de arte honeste amandi et reprobatione inhonesti amoris (env.
1185; «Livre sur l'art d'aimer noblement et sur la réprobation de l'amour
malhonnête»). Elle est aussi la protectrice de Gace Brulé, qui a introduit la poésie
lyrique des troubadours en France. C'est également à la cour d'Angleterre
qu'est née la matière préférée d'un nouveau genre littéraire, le roman
courtois: à savoir la matière de Bretagne.

Figure 4.6 Aliénor d'Aquitaine
et son mari Louis VII
Les premiers romans courtois (roman veut dire « texte en
langue romane ») s'inspirent des Métamorphoses d'Ovide. Ce sont les romans
dits antiques: Le roman d'Alexandre (1125?), Le roman de Thèbes (1152-54), Le
roman d'Énéas (1156) et Le roman de Troie (1160-65), les deux derniers dûs à
Benoît de Saint-Maure. Ils sont écrits en vers octosyllabes à rimes plates, le
mètre préféré du nouveau genre romanesque (une version ultérieure (1170) du
Roman d'Alexandre en dodécasyllabes est à l'origine du nom d'un autre mètre:l'
alexandrin). Ils relatent des exploits guerriers, mais sont plus centrés sur
des héros individuels que les chansons de geste, et les femmes y jouent un rôle
primordial. Ils sont pleins de descriptions, de dialogues, de psychologie et de
situations d'amour - d'amour courtois.
Les romans bretons mettent en scène un personnage légendaire, le roi
Arthur, présent dans la Historia regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, qui
a composée sa chronique, probablement entre 1135 et 39, pour la
glorification de la couronne d'Angleterre. C'est à l'Historia de
Geoffroy également qu'on doit le personnage mytique de Merlin, l'enchanteur.
Mais Geoffroy ne veut pas uniquement faire œuvre de chroniqueur. Il s'inspire
aussi d'un idéal littéraire: l'idéal courtois.
Un thème breton très populaire est celui de Tristan et d'Iseult. Ce
thème fait son apparition probablement vers 1150. Il en existe deux versions françaises, celle
(fragmentaire) de Thomas, composée en anglo-normand vers 1170, et celle de
Béroul, en normand. Une version due à Chrétien de Troyes, mentionnée dans un de
ses autres romans, Cligès, a disparu. Marie de France a traité le thème de Tristan et d'Iseut dans son Lai du chèvrefeuille.
Un anglo-normand, Wace, est l'auteur de deux chroniques en
vers, le Roman de Brut (1155) et le Roman de Rou (1160-74) écrites pour la cour
d'Angleterre et inspirées par l'Historia de Geoffroy de Monmouth. Brut est un
rescapé de Troie (comme Énée) qui arrive en Angleterre pour y fonder un
royaume. Il représente donc le principe de légitimité quant au pouvoir
royal de ce pays. Wace raconte aussi l'histoire du roi Arthur et de la
table ronde, qui est une invention de Wace. Rou n'est personne d'autre que
le viking normand Rollon, fondateur de la dynastie des ducs de Normandie, d'où
est issu Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d'Angleterre
en 1066 à la suite de la bataille de Hastings.
C'est la tradition bretonne
qu'utilise Chrétien de Troyes dans plusieurs romans, écrits entre 1165-70 et
1182. Érec et Énide (env. 1170) est une étude du conflit entre mariage et
vocation. Cligès (vers 1176) est un roman d'amour adultère. Lancelot ou Le chevalier de la charette (écrit entre
1177 et 81) raconte le sauvetage par Lancelot du Lac de la reine Guenièvre
enlevée. C'est également un roman sur l'amour adultère. Le rapport entre
Lancelot et la reine est à la fois spirituel et charnel. Yvain ou Le chevalier
au Lion (écrit aussi entre 1177 et 81) est pour ainsi dire l'histoire inverse
de celle d'Érec et Énide. Chassé par son épouse, Yvain perd la raison et ne
recouvre sa santé mentale que lorsque les deux époux sont réunis. Perceval ou
Le conte du Graal (commencé en 1181) est inachevé. Il introduit un nouveau
thème, religieux, à savoir le thème du Graal, vase qui reçut le sang du Christ
sur le Golgotha et qui est l'objet de la quête des chevaliers. Seul le meilleur
chevalier, le chevalier le plus pur, le plus chaste, pourra en percer le
mystère. Ce roman renie, en quelque sorte, le côté charnel de l'amour
courtois.
La plupart des lais de Marie
de France traitent également des thèmes bretons.
4.4
Béroul: Le roman de Tristan
Dès les premières apparitions
de la légende de Tristan et d'Iseut, on rencontre le thème de la fatalité de
l'amour. La passion emporte ceux qui s'aiment et ni volonté ni raison ne
peuvent les aider à résister. Dans les extraits ci-dessus, le poète montre le
conflit entre lois de la société et lois de l'amour-passion.
4.4.1 Extrait (PARIS, Bibliothèque nationale,
ms. fr. 2171, f 1-32).
Tristan et Iseut-la-Blonde qui doit épouser le roi
Marc, ont bu par mégarde un philtre enchanté´qui les attire irrésistiblement
l'un vers l'autre. Ils se sont enfuis de la cour et se cachent dans la forêt du
Morrois. Ils y rencontre un hermite, Ogrin, qui tente en vain de leur faire
renoncer à un amour coupable.
|
1362
1365
1370
1375
1380
1385
1390
1395
1400
1405
1410
1415
1419
1637
1640
1645
1650
|
En
l'ermitage frere Ogrin
Vindrent un jor, par aventure.
Aspre vie meinent et dure :
Tant s'entraiment de bone amor
L'un por l'autre ne sent dolor.
Li hermite Tristran connut,
Sor sa potence apoié fu;
Aresne le, oiez conment :
« Sire Tristran, grant soirement
A l'en juré par Cornoualle,
Qui vos rendroit au roi, sanz falle
Cent mars avroit a gerredon.
En ceste terre n'a baron
Au roi ne l'ait plevi en main,
Vos rendre a lui o mort ou sain. »
Ogrins li dit molt bonement :
« Par foi ! Tristran, qui se repent
Deu du pechié li fait pardon
Par foi et par confession. »
Tristran li dit : « Sire, par foi,
Que ele m'aime en bone foi,
Vos n'entendez pas la raison :
Q'el m'aime, c'est par la poison.
Ge ne me pus de lié partir,
N'ele de moi, n'en quier mentir. »
Ogrins
li dist : « Et quel confort
Puet on doner a home mort ?
Assez est mort qui longuement
Gist en pechié, s'il ne repent.
Doner ne puet nus penitance
A pecheor; souz penitance ! »
L'ermite Ogrins molt les sarmone,
Du repentir consel lor done.
Li hermites sovent lor dit
Les profecies de l'escrit,
Et molt lor amentoit sovent
L'ermite lor delungement.
A Tristran dist par grant desroi :
« Que feras-tu ? Conselle toi. »
« Sire, j'am Yseut a mervelle,
Si que n'en dor ne ne somelle.
De tot an est li consel pris :
Mex aime o li estre mendis
Et vivre d'erbes et de glan
Q'avoir le reigne au roi Otran.
De lié laisier parler ne ruis,
Certes, quar faire ne le puis. »
Iseut au pié l'ermite plore,
Mainte color mue en poi d'ore,
Molt li crie merci sovent :
« Sire, por Deu omnipotent,
Il ne m'aime pas, ne je lui,
Fors par un herbé dont je bui
Et il en but : ce fu pechiez.
Por ce nos a li rois chaciez. »
Li hermites tost li respont :
« Diva ! cil Dex qui fist le mont,
Il vos donst voire repentance ! »,
Seignors, molt fu el bois Tristrans,
Molt i out paines et ahans.
En un leu
n'ose remanoir;
Dont lieve au main ne gist au soir.
Bien set que li rois le fait querre
Et que li bans est en sa terre
Por lui prendre, quil troveroit.
Molt sont el bois del pain destroit,
De char vivent, el ne mengüent.
Que
püent il, se color müent ?
Lor dras ronpent, rains les decirent.
Longuement par Morrois fuïrent.
Chascun d'eus soffre paine elgal,
Qar l'un por l'autre ne sent mal :
Grant poor a Yseut la gente
Tristran por lié ne se repente;
E a Tristran repoise fort
Que Yseut a por lui descort
|
Copyright (C) 1997 Association
de Bibliophiles Universels http://www.abu.org/
|
1362
1365
1370
1375
1380
1385
1390
1395
1400
1405
1410
1415
1419
|
Dans
l’ermitage du frère Ogrin
Ilssont venus un jour, par aventure.
Ils mènent une vie âpre et dure :
Ilss'entr'aiment tant d'amour tendre
L'un l'autre qu'ils ne ressentent aucune douleur.
L'ermite
a reconnu Tristran.
Appuyé sur son bâton,
Il l'araisonne, écoutez comment :
« Sire Tristran, un grand serment
A-t-on juré de par Cornouaille;
Celui qui vous livrerait au roi, sans faille
Aurait cent marcs en récompense.
En cette terre, il n'y a pas de baron
Qui n'ait promis au roi de vous livrer
Entre ses mains, soit mort soit vivant. »
Ogrin lui dit ceci avec beaucoup de
bonté :
« Par foi ! Tristran, à celui qui se repent ,
De bonne foi et en se confessant,
Dieu pardonne le péché.»
Tristran lui dit : « Sire, par ma foi,
Vous ne comprenez pas la raison
pour laquelle elle m'aime de bonne foi.
Si elle m'aime, c'est dû à la poison.
Je ne peux pas me séparer d'elle,
ni elle de moi, je ne veux pas mentir. »
Ogrin
lui dit : « Et quel confort
Peut-on donner à un homme mort ?
Celui est déjà mort qui longuement
A vécu dans le péché, s'il ne se repent.
Nul ne peut absoudre
Un pécheur sans repentir ! »
L'ermite Ogrin les sermonne beaucoup,
Il leur donne des conseils sur le repentir.
L'ermite plusieurs fois leur récite
Les prophéties de l'Écriture.
L'ermite leur montre plusieurs fois
leur éloignement (du bon chemin).
A Tristran, il dit avec grand trouble :
« Que feras-tu ? Conseille-toi,
toi-même.»
« Sire, j'aime Iseut à merveille,
Si bien que je ne peux ni dormir ni retrouver le sommeil.
Le conseil en est pris: avant toute chose,
J'aime mieux être mendiant avec elle
Et vivre d'herbes et de glands,
Qu'avoir le règne du roi Otran.
De l'abandonner, je ne veux (entendre) parler,
Certes, car je ne le peux pas. »
Iseut pleure aux pieds de l'ermite,
Elle change de couleur tout le temps,
Elle implore le pardon plusieurs fois :
« Sire, pour Dieu le tout-puissant!
Il ne m'aime, ni moi lui,
Qu'à cause d'un breuvage d'herbes que j'ai bu,
Et lui aussi: ce fut un péché.
Pour
cela le roi nous a chassés. »
L'hermite aussitôt lui répond :
«Diva ! que Dieux qui a créé le monde,
Vous donne le vrai repentir! »
|
|
1637
1640
1645
1650
|
Seigneurs, Tristan fut longtemps au bois,
Il y souffrit beaucoup de peines et de tourments.
Il n'ose rester en un seul lieu;
Là où il se lève le matin, il ne repose pas le soir.
Il sait bien que le roi le fait chercher
Et qu'il y a une proclamation dans ses terres
Pour le prendre, si on le trouve.
Le pain leur manque beaucoup dans le bois,
Ils vivent de gibier et ne mangent rien d'autre.
Que peuvent-ils, si l'hiver arrive?
Leurs
vêtements sont en lambeaux, les branches les déchirent. Longtemps ils ont
fui à travers le Morrois.
Chacun d'eux souffre une peine egale,
Mais à cause de l'autre chacun d'eux ne sent pas son mal:
La belle Iseut a très peur
qu'à cause d'elle Tristan ne se repentira;
Et Tristan craint fort
Qu'à cause de lui Iseut n'aille vers la perdition.
|

Figure 4.7 Au
bois (Tapisserie du XVe siècle)
Dans le Tristan de Thomas, la
fatalité est également au centre. Tristan a quitté Iseut-la-Blonde. Il a épousé
Iseut-aux-blanches-mains, fille du duc de Bretagne, mais n'arrive pas à oublier
Iseut-la-Blonde, qui, elle, ne peut pas oublier Tristan non plus. Leur vies
sont liées l'une à l'autre. L'un ne peut pas survivre à l'autre.

Figure 4.8 Comment la reine
Yseult délivre Tristan
de la prison où le roi Marc l'avait fait mettre -
Maître Luces, 15e siècle
4.5.1 Extrait
Tristan a été blessé au combat. Il sent que la mort s'approche. Il
demande à Kaherdin, son beau-frère, d'aller en Cornouailles chercher Iseut-la-Blonde.
Kaherdin emporte deux voiles: une voile blanche qu'il hissera au retour s'il
ramène Iseut, et une voile noire qu'il hissera si elle n'est pas à bord.
Kaherdin revient. Le navire arbore une voile blanche.
Manuscrit de
Cambridge, D.D. 15.12 (un seul f )
|
1735
1740
1745
1750
1755
1760
1765
1770
|
Tristrans en est dolenz e las,
Sovent se plaint, sovent suspire
Pur Ysolt que tant desire,
Plure des oils, sun cors detuert,
A poi que del desir ne muert.
En cel anguisse, en cel ennui
Vent sa femme Ysolt devant lui.
Purpensee de grant engin,
Dit : "Amis, or vent Kaherdin.
Sa nef ai veüe en la mer,
A grant peine l'ai veu sigler;
Nequedent jo l'ai si veüe
Que pur la sue l'ai coneüe.
Deus duinst que tel novele aport
Dunt vus al quer aiez confort !"
Tristran tresalt de la novele,
Dit a Ysolt : "Amie bele,
Savez pur veir que c'est sa nef ?
Or
me dites quel est le tref."
Ço dit Ysolt : "Jol sai pur veir.
Sachez que le sigle est tut neir.
Trait l'unt amunt e levé halt
Pur ço que li venz lur falt."
Dunt a Tristran si grant dolur
Unques n'out, ne avrad maür,
E turne sei vers la parei,
Dunc dit : "Deus salt Ysolt e mei !
Quant a moi ne volez venir,
Pur vostre amur m'estuet murrir.
Jo ne puis
plus tenir ma vie;
Pur vus muer, Ysolt, bele amie.
N'avez pité de ma langur,
Mais de ma mort avrez dolur.
Ço m'est, amie, grant confort
Que pité avrez de ma mort."
"Amie
Ysolt" treis feiz dit,
A la quarte rent l'espirit.
(...)
|

Figure 4.9 Moine travaillant à
un manuscrit
|
1800
1805
1810
1815
|
Tresque Ysolt la novele ot,
De dolur ne puet suner un mot.
De sa mort ert si adolee
La rue vait desafublee
Devant les altres el palès.
Bretun ne virent unques mes
Femme de la sue bealté :
Mervellent sei par la cité
Dunt ele vent, ki ele seit.
Ysolt vait la ou le cors veit,
Si se turne vers orïent,
Pur lui prie pitusement :
"Amis, Tristran, quant mort vus vei,
Par raisun vivre puis ne dei.
Mort
estes pur la meie amur,
E jo muer, amis, de tendrur,
Quant a tens ne poi venir
|
Manuscrit Sneyd 2 (Oxford,
Bodleian Library d 16, f 17a et b
|
05
10
15
20
25
30
35
40
45
50
55
|
Pur vos et vostre mal guarir
Amis, amis, pur vostre mort
N'avrai jamais de rien confort,
Joie, ne hait, ne nul deduit.
Icil orages seit destruit
Que tant me fist, amis, en mer,
Que n'i poi venir, demurer !
Se jo fuisse a tens venue,
Vie vos oüse, amis, rendue,
E parlé dulcement a vos
De l'amur qu'ad esté entre nos;
Plainte oüse la mei aventure,
Nostre joie, nostre emveisure,
La paine e la grant dolur
Qu'ad esté en nostre amur,
E oüse iço recordé
E vos baisié e acolé.
Se jo ne poisse vos guarir,
Qu'ensemble poissum dunc murrir !
Quant a tens venir n'i poi
E jo l'aventure n'oi,
E venue sui a la mort,
De meisme le beivre avrai confort.
Pur mei avez perdu la vie,
E jo frai cum veraie amie :
Pur vus voil murir ensement."
Embrace le, si se estent,
Baise la buche e la face
E molt estreit a li l'enbrace,
Cors a cors, buche a buche estent,
Sun espirit a itant rent,
E murt dejuste lui issi
Pur la dolur de sun ami.
Tristrans murut pur sun desir,
Ysolt, qu'a tens n'i pout venir.
Tristrans murut pur sue amur,
E la bele Ysolt par tendrur.
Tumas fine ci sun escrit :
A tuz amanz saluz i dit,
As pensis e as amerus,
As emvius, as desirus,
As enveisiez e as purvers,
(A tuz cels) ki orunt ces vers.
(S)i dit n'ai a tuz lor voleir,
(Le) milz ai dit a mun poeir,
(E dit ai) tute la verur,
(Si cum) jo pramis al primur.
E diz e vers i ai retrait :
Pur essample issi ai fait
Pur l'estorie embelir,
Que as amanz deive plaisir,
E que par lieus poissent troveir
Choses u se puissent recorder :
Aveir em poissent grant confort,
Encuntre change, encontre tort,
Encuntre paine, encuntre dolur,
Encuntre tuiz engins d'amur !
|
Copyright (C) 1997
Association de Bibliophiles Universels http://www.abu.org/
Manuscrit
de Cambridge, D.D. 15.12 (un seul f )
|
1735
|
Tristran est triste et las,
Souvent il se plaint, souvent il soupire
Pour Iseut qu'il désire tant.
Il pleure de ses yeux, il tord son corps,
Peu s'en faut qu'il ne meure de désir.
|
|
1740
1745
1750
1755
1760
1765
1770
1800
1805
1810
1815
|
Dans cette angoisse, dans ce souci
Sa femme Iseut vient devant lui
Après avoir conçu un grand stratagème.
Elle dit : « Mon ami, maintenant Kaherdin arrive.
J'ai vu sa nef en mer,
Je l'ai vue faire voile avec grande difficulté;
Néanmoins je l'ai vue de telle manière
Que je l'ai reconnue comme la sienne.
Dieu donne qu'il apporte une nouvelle
Dont, dans votre cœur, vous ayez du réconfort! »
Tristran tressaille à la nouvelle,
Et il dit à Iseut : « Belle amie,
Savez-vous vraiment que c'est sa nef ?
Alors, dites-moi quelle est la voile. »
Iseut dit ceci: « Je le sais en vérité.
Sachez que la voile est toute noire.
Ils l'ont hissée tout haut et levée haut
Parce que le vent leur fait défaut. »
De cela Tristran a la plus grande douleur
Qu'il ait jamais eue. Jamais il n'en
aura de plus grande.
Il se tourne vers la paroi,
Et puis dit: « Que Dieu sauve Iseut et moi-même!
Quand vous ne voulez pas venir auprès de moi,
Je dois mourir par amour de vous.
Je ne puis plus retenir ma vie,
Pour vous changer, Iseut, ma belle amie.
Vous n'avez pas pitié de ma langueur,
Mais de ma mort vous aurez de la douleur.
Cela m'est un grand réconfort, mon amour,
Que vous ressentirez de la pitié à cause de ma mort. »
«
Iseut, mon amour, » dit-il trois fois,
À la quatrième il rend l'esprit.
(...)
Lorsque Iseut reçoit la nouvelle,
Elle ne peut dire un seul mot à cause de sa peine.
À cause de sa mort, elle était si remplie de douleur
Qu'elle va, dégraffée, dans la rue
Devant les autres au palais.
Les Bretons n'ont jamais vu
Une femme de sa beauté:
Ils s'émerveillent dans toute la cité
Pour savoir d'où elle vient, qui elle est.
Iseut va là où elle voit le corps,
Et elle se tourne vers l'est,
Pour lui, elle prie, pleine de pitié:
« Mon amour, Tristran, quand je vous vois mort,
Il n'y a pas de raison que je vive. Je ne le puis ni ne le dois.
Vous êtes mort par amour pour moi,
Et je meurs, mon amour, d'attendrissement,
Puisque je n'ai pu venir à temps
|
Manuscrit Sneyd 2
(Oxford, Bodleian Library d 16, f 17a et b

Figure
4.10 Couple
(Tapisserie, XVe siècle)
|
05
10
15
20
25
30
35
40
45
50
55
|
Pour vous guérir, vous et votre mal.
Ami, mon amour, à cause de votre mort
Rien ne me réconfortera plus,
Ni joie, ni plaisir, ni aucun divertissement.
Que cet orage soit maudit
Qui me fit tant rester en mer,
Que je n'ai pu venir, mon amour!
Si j'étais venue à temps,
Je vous aurais rendu la vie, mon amour,
Et j'aurais parlé doucement à vous
De l'amour qu'il y a eu entre nous;
J'aurais regretté ma chance,
Notre joie, notre allégresse,
La peine et la grande douleur
Qu'il y a eues dans notre amour,
Et j'aurais rappelé tout cela,
Et je vous aurais embrassé et étreint.
Si je ne peux vous guérir,
Que ne puissions-nous donc mourir ensemble!
Si je n'ai pu venir temps
Et que je n'aie eu cette chance,
Et que je sois venue à la mort,
J'aurai du réconfort même du cercueil.
C'est pour moi que vous avez perdu la vie,
Et j'agirai comme une vraie amante, mon amour :
Pour vous, je veux mourir comme une telle. »
Elle le prend dans ses bras et se couche,
Elle lui baise la bouche et le visage
Et elle le serre très étroitement,
Corps contre corps, bouche contre bouche, elle s'étend,
Puis elle a rendu son esprit,
Et elle meurt ainsi à côté de lui
Pour la douleur de son ami.
Tristran, mort à cause de son désir,
Iseut, qui n'a pu venir à temps.
Tristran est mort par amour d'elle,
Et la belle Iseut par attendrissement.
Thomas finit ici son écrit :
A tous les amants il dit son salut,
Aux pensifs et aux amoureux,
Aux envieux, aux désireux,
Aux envieux et aux faux,
(A tous ceux) qui entendront ces vers.
(S)i je n'ai dit à tous ce qu'ils voulaient,
J'ai dit (le) mieux qui était en mon pouvoir,
(Et j'ai dit) toute la verité,
(Ainsi que) je promis au début.
Et j'ai dit et raconté des vers là-dessus :
Pour l'exemple, j'ai fait ainsi,
Pour embellir l'histoire,
Pour qu'elle plaise aux amants,
Et pour qu'ils puissent par endroits trouver
Des choses où ils puissent se reconnaître,:
Dont ils puissent avoir grand réconfort,
Contre le changement, contre le tort,
Contre la peine, contre la douleur,
Contre tous les stratagèmes de l'amour !
|
Chez Marie de France, la passion aveuglante et fatale de la
légende de Tristan et d'Iseut laisse la place à un amour civilisé et réglementé
par le code de la courtoisie, raffiné, grâcieux et poétique. Ses Lais, qui sont
écrits entre 1160 et 1180 probablement, sont des nouvelles en vers
octosyllabes. Le Lai du chèvrefeuille reprend le thème de Tristan et Iseut.
Lai XI. Chevrefoil
|
1 asez me plest e bien le
voil
2 del lai que hum nume Chevrefoil
3 que la verité vus en cunt
4 (e) pur quei il fu fet e dunt.
5 plusurs le me unt cunté e dit
6 e jeo l'ai trové en escrit
7 de Tristram e de la reïne,
8 de lur amur que tant fu fine,
9 dunt il eurent meinte dolur,
10 puis en mururent en un jur.
11 li reis Marks esteit curucié,
12 vers Tristram sun nevuz irié;
13 de sa tere le cungea
14 pur la reïne qu'il ama.
15 en sa cuntree en est alez;
16 en Suhtwales, u il fu nez,
17 un an demurat tut entier,
18 ne t ariere repeirier;
19 mes puis se mist en abandun
20 de mort e de destructïun.
21 ne vus
esmerveilliez neent:
22 kar ki eime mut lëalment,
23 mut est dolenz e trespensez,
24 quant il nen ad ses volentez.
25 Tristram est dolent e pensis:
26 pur ceo se met de sun païs.
27 en Cornvaille vait tut dreit,

Figure 4.11 Marie
de France
28 la u la reïne maneit.
29 en la forest tut sul se mist,
30 ne voleit pas que hum le veïst;
31 en la vespree s'en eisseit,
32 quant tens de herberger esteit;
33 od païsanz, od povre gent
34 perneit la nuit herbergement.
35 les noveles lur enquereit
36 del rei cum il se cunteneit.
37 ceo li dïent qu'il unt oï
38 que li barun erent bani,
39 a Tintagel deivent venir,
40 li reis i veolt sa curt tenir,
41 a pentecuste i serunt tuit;
42 mut i avra joie e deduit,
43 e la reïnë i sera.
44 Tristram l'oï, mut se haita:
45 ele ne purrat mie aler
46 k'il ne la veie trespasser.
47 le jur que li rei fu meüz,
48 e Tristram est al bois venuz
49 sur le chemin quë il saveit
50 que la rute passer deveit,
51 une codre trencha par mi,
52 tute quarreie la fendi.
53 quant il ad paré le bastun,
54 de sun cutel escrit sun nun.
55 se la reïne s'aparceit,
56 que mut grant gardë en perneit--
57 qutre feiz li fu avenu
58 que si l'aveit aparceü--
59 de sun ami bien conustra
60 le bastun quant el le verra.
61 ceo fu la summe de l'escrit
62 qu'il li aveit mandé e dit:
63 que lunges ot ilec esté
64 e atendu e surjurné
65 pur espïer e pur saver
66 coment il la peu&st veer,
67 kar ne pot nent vivre sanz li;
68 d'euls deus fu il (tut) autresi
69 cume del chevrefoil esteit
70 ki a la codre se perneit:
71 quant il s'i est laciez e pris
72 e tut entur le fust s'est mis,
73 ensemble poënt bien durer;
74 mes ki puis les volt desevrer,
75 li codres muert hastivement
76 e li chevrefoil ensement.
77 «bele amie, si est de nus:
78 ne vus sanz mei, ne mei sanz vus!»
79 la reïne vait chevachant;
80 ele esgardat tut un pendant,
81 le bastun vit, bien l'aparceut,
82 tutes les lettres i conut.
83
les chevalers que la menoënt,
84 quë ensemblë od li erroënt,
85 cumanda tuz (a) arester:
86 descendre vot e resposer.
87 cil unt fait sun commandement.
88 ele s'en vet luinz de sa gent;
89 sa meschine apelat a sei,
90 brenguein, que fu de bone fei.
91 del chemin un poi s'esluina;
92 dedenz le bois celui trova
93 que plus l'amot que rein vivant.
94 entre
eus meinent joie (mut) grant.
95 a li parlat tut a leisir,
96 e ele li dit sun pleisir;
97 puis li mustre cumfaitement
98 del rei avrat acordement,
99 e que mut li aveit pesé
100 de ceo qu'il (l)'ot si cungïé;
101 par encusement l'aveit fait.
102
atant s'en part, sun ami lait;
103 mes quant ceo vient al desevrer,
104 dunc comenc(er)ent a plurer.
105 Tristram a Wales s'en rala,
106 tant que sis uncles le manda.
107 pur la joie qu'il ot eüe
108 de s'amie qu'il ot veüe
109 e pur ceo k'il aveit escrit,
110 si cum la reïne l'ot dit,
111 pur les paroles remembrer,
112 Tristram, ki bien saveit harper,
113 en aveit fet un nuvel lai;
114 asez briefment le numerai:
115 gotelef l'apelent en engleis,
116 chevrefoil le nument Franceis.
117 dit vus en ai la verité
118 del lai que j'ai ici cunté.
|
http://www.umanitoba.ca/faculties/arts/french_spanish_and_italian/m00.htm
Lai XI. Le Chèvrefeuille
|
1 J'aimerai bien
avoir le plaisir
2 de vous raconter la vraie histoire
3 du lai qu'on nomme Le chèvrefeuille
4 (et de vous dire) pourquoi il fut fait et tout ce
5 que plusieurs m'ont raconté et dit.
6 Je l'ai trouvé aussi dans un manuscrit
7 sur Tristram et la reine,
8 sur leur amour qui fut si fine,
9 mais dont ils eurent beaucoup de douleur,
10 et dont ensuite, le même jour, ils moururent.
11 Le roi
Mark était en colère.
12
Contre Tristram, son neveu, il était plein d'ire.
13 De sa terre, il le chassa
14 à cause de son amour pour la reine.
15 En son propre pays, Tristam est allé;
16 en Southwales, où il fut né.
17 Une année entière, il y est demeuré,
18 sans pouvoir revenir.
19 Puis il s'est exposé tout de même
20 au danger de mort et de destruction.
21 Ne vous en émerveillez pas:
22 car quiconque aime très loyalement,
23 est très triste et affligé,
24 quand il ne peut réaliser sa volonté.
25
Affligé et pensif,
26 Tristam a donc quitté son pays
27 pour aller tout droit en Cornouaille ,
28 là où la reine séjournait.
29 Dans la forêt, il se cacha tout seul,
30 ne voulant pas qu'on le vît.
31 Le soir, il en est sorti,
32 quand il était temps de se faire héberger.
33 Chez des paysans, des gens pauvres
34 il a pris hébergement pour la nuit.
35 Il leur a demandé des nouvelles
36 du roi, comment le roi se portait.
37 Ils lui disent ce qu'ils ont entendu,
38 que les barons étaient convoqués par ban,
39 qu'ils doivent venir à Tintagel,
40 le roi veut y tenir sa cour,
41 à Pentecôte; ils y seront tous;
42 il y aura beaucoup de joie et de divertissement,
43 et la reine y sera.
44 Entendant cela, Tristam se réjouit beaucoup:
45 elle ne pourra guère y aller
46 sans qu'il ne la voie passer.

Figure
4.12 Dame à cheval (Tapisserie, XVe siècle)
47 Le jour où le roi est parti,
48 Tristram est venu dans le bois
49 sur le chemin où il savait
50 que le cortège devait passer.
51 Il coupa une branche de noisetier par le milieu,
52 il la tailla tout carrée.
53 Quand il a préparé ce bâton,
54 il y a inscrit son nom avec son coûteau.
55 Si la reine le voit,
56 elle y fera très attention –
57 car autrefois cela lui est arrivé
58 qu'elle l'avait vu ainsi.
59 De son ami elle reconnaîtra bien
60 le bâton quand elle le verra.
61 Ceci fut le contenu du message
62 qu'il lui avait envoyé; il dit
63 que longtemps, il avait été en ce lieu,
64 et qu'il avait attendu et séjourné
65 pour épier et pour savoir
66 comment il pourrait la voir,
67 car il ne pouvait nullement vivre sans elle;
68 Eux deux étaient comme
69 le chèvrefeuille.
70 qui s'attache au noisetier.
71 Quand il s'est enlacé
72 et s'est mis tout autour du tige,
73 ils peuvent durer ensemble;
74 mais si quelqu'un plus tard veut les séparer,
75 le noisetier mourra rapidement,
76 et le chèvrefeuille aussi.
77 « Belle
amie, ainsi en est-il de nous:
78 ni vous sans moi, ni moi sans vous! »
79 La reine chevauche.
80 Regardant une pente,
81 elle a vu le bâton, elle l'a bien aperçu,
82 elle y a reconnu toutes les lettres.
83 Aux chevaliers qui la conduisaient,
84 et qui étaient avec elle,
85 elle a donné l'ordre de s'arrêter.
86 Elle
veut descendre et se reposer.
87 Ils ont exécuté son ordre.
88 Elle
s'écarte de ses gens;
89 elle a appelé sa servante,
90 Brenguein (Brangien), qui fut loyale.
91 Elle s'est éloignée un peu du chemin;
92 dans le bois elle a trouvé celui
93 qui l'aimait plus que nul être vivant.
94 Ils se réjouissent d'être ensemble.
95 Lui peut lui parler tout à son aise,
96 et elle peut lui dire son plaisir;
97 puis elle lui montre comment
98 il peut obtenir le pardon du roi,
99 et combien cela lui avait fait souffrir
100 qu'il l'avait ainsi exilé;
101 il l'avait fait à cause des accusations.
102 Puis elle s'en va, elle quitte son ami;
103 mais quand arrive la séparation,
104 ils commencent à pleurer.
105 Tristram retourne à Wales,
106 en attendant que son oncle le rappelle.
107 Pour la joie qu'il avait eue
108 de revoir son amie
109 et pour le message,
110 comme la reine l'avait demandé,
111 pour se souvenir des paroles ,
112 Tristram, qui jouait bien la harpe,
113 avait composé un nouveau lai.
114 Je vous en citerai le nom brièvement:
115 'Gotelef' (goatleaf) l'appelle-t-on en anglais,
116 'Chèvrefeuille' le nomment les Français.
117 Voilà, je vous ai donné la vérité
118 sur le lai que j'ai ici raconté.
|
Chez Chrétien de Troyes, c'est avant tout le merveilleux breton qui
domine le monde narré: enchanteurs, fées, châteaux merveilleux, animaux qui
parlent, sources miraculeuses, chevaliers étranges, dames mystérieuses. Mais
c'est aussi la vie de cour avec ses rapports de courtoisie entre les deux sexes
qui nous est montré sous un jour séduisant.
|
05
10
15
20
25
30
35
40
45
50
55
60
65
70
75
80
85
90
95
100
105
110
115
120
|
61a.1
Li boins roys Artus de Bretaigne,
La qui proeche nous ensengne
Que nous soions preus et courtois,
Tint court si riche conme rois
A chele feste qui tant couste,
C'on doit nonmer le Penthecouste.
Li rois fu a Cardoeil en Gales;
Aprés mengier, parmi les sales,
Li chevalier s'atropelerent
La ou dames les apelerent
Ou damoiseles ou pucheles.
Li un recontoient nouveles,
Li autres parloient d'Amours,
Des angousses et des dolours
Et des grant biens qu'en ont souvant
Li desiple de son couvant,
Qui lors estoient riche et gens;
Mais il y a petit des siens,
Qui a bien pres l'ont tuit laissie,
S'en est Amours mout abaissie;
Car chil qui soloient amer
Se faisoient courtois clamer,
Que preu et largue et honnorable;
Mais or est tout tourné a fable,
61b.25
Car tiex y a qui riens n'en sentent,
Dïent qu'il ayment et si mentent,
Et chil fable, menchongne en font
Qui s'en vantent et droit n'i ont.
Mais pour parler de chix qui furent,
Laissons chix qui en vie durent,
Qu'encor vaut mix, che m'est avis,
Un courtois mors c'uns vilains vis.
Pour che me plais a reconter
Chose qui faiche a escouter
Du roy qui fu de tel tesmoing
C'on en parole pres et loing;
Si m'acort de tant ad Bretons
En tant qu'i nonment des boins les nons
Et par aux sont ramenteü
Li boin chevalier esleü
Qui en amor se traveillierent.
Mais chel jour mout s'esmerveillierent
De chil qui d'entr'euz se leva;
Si eut de tix qui mout pesa
Et qui mout grant parole en firent,
Pour che que onques mais ne virent
En haute feste en chambre entrer
Pour dormir ne pour reposer;
Mais chel jour ainsi li avint
Que la roÿne le retint,
Si demoura tant delés li
Qu'il s'oublia et endormi.
A l'uis de la chambre dehors
Fu Dodinez et Sagremors,
Li rois et mesire Gavains,
61c.56
Et si fu pres mesire Yvains,
Et fu avec Calogrenans,
Unz chevaliers mout avenans
Qui lors out conmenchié .i. conte,
Non de s'onnor, mais de sa honte.
Ainsi que sen conte contoit
Et la roÿne l'escoutoit,
Si s'est delés le roi levee
Et vint seule; si s'est emblee.
Anchois que nus le puist veoir,
Se fu laissie entr'eus queoir;
Et dont Calogrenans sans plus
Sali en piés contre li sus.
Et Queuz, qui mout fu ramporneus,
Fel et poignans et despiteus,
Li dist: « Par Dieu, Calogrenant,
Mout vous voi or preu et saillant,
Et encor mout m'est bel que vous
Estes li plus courtois de nous;
Et bien sai que vous le quidiés,
Tant estes vous de sens widiés.
S'est drois que ma dame l'otrit,
Que vous aiés plus que nous tuit
De courtoisie et de proeche:
Ja laissames or pour proeche,
Espoir, que nous ne nous levames
Ou pour che que nous ne deignames.
En non Dieu, sire, nous feïmes,
Mais pour che que nous ne veïmes
Ma dame, ains que fustes levés.
- Chertes, Kés, ja fussiés crevés,
61d.87
Fait la roÿne, au mien quidier,
Se ne vous peüssiés widier
Du venin dont vous estes plains.
Enuieus estes et vilains
De ramporner vos compagnons.
- Dame, se nous ne gaagnons,
Fait Keu, en vostre conpagnie,
Gardés que nous n'i perdons mie.
Je ne quit avoir cose dite
Qui me doie estre mal escrite.
Je vous pri, or taisiés vous ent:
Il n'a courtoisie ne sens
En plait d'uiseuse maintenir;
Chest plait ne doit avant venir
Ne ne doit plus avant monter.
Mais faites nous avant conter
Che qu'il avoit ains conmenchié,
Que si ne doit avoir tenchié. »
A cheste parole s'apont
Calogrenans et chi respont:
« Sire, fait il, de la tenchon
N'i a mie grant mesproison;
Petit m'en est, a poi le pris.
Se vous avés vers moi mespris,
Je n'i arai ja nul damage:
A miex vaillant et a plus sage,
Mesire Keus, que je ne sui,
Avés vous souvent dit anui,
Que bien en estes coustumiers.
Tousjours doit puir li fumiers,
Et tahons poindre, et malos bruire;
62a.118
Si doivent enuieus mesdire.
Mais je n'en conterai huimés,
Se ma dame m'en laisse em pais,
Et je li pri qu'ele s'en taise,
Que le chose mout me desplaise
Ne me conmant, soie merchi.
|
Copyright (C) 1997 Association de Bibliophiles Universels http://www.abu.org/

Figure 4.13 Fête médiévale (Manuscrit XVe siècle)
|
05
10
15
20
25
30
35
40
45
50
|
Le bon roi Arthur de Bretagne,
Dont les prouesses nous enseignent
Que nous devons être preux et courtois,
Tint sa cour aussi riche que royale
A cette fête qui est si précieuse,
Qu'on nomme Pentecôte.
Le roi fut à Carduel au Pays-de-Galles.
Après le repas, les chevaliers
Se rassemblèrent dans les salles,
Où les dames, les demoiselles
Et les pucelles les attiraient.
Les uns racontaient des nouvelles,
Les autres parlaient d'Amour,
Des angoisses et des chagrins
Et des grands plaisirs qu'en ont souvent
Ceux qui se soumettent à sa règle monastique,
Et qui auparavant étaient riches et de bonne famille;
Mais désormais, il y a peu de ses adeptes
Qui lui ont presque tout consacré,
Ce dont Amour est très découragé;
Car ceux qui aimaient, normalement
Se faisaient appeller courtois,
Preux, larges d'esprit et honnorables;
Mais désormais tout cela est devenu de la littérature.
Car il y en a qui n'y entendent rien,
qui disent qu'ils aiment, et en cela ils mentent.
Et de
cette histoire, ils font un mensonge,
Ceux qui se vantent sans avoir droit à l'Amour.
Mais pour parler de ceux qui furent,
Laissons ceux qui sont vivants,
car mieux vaut, me semble-t-il,
Un courtois mort qu'un vilain vivant.
Pour cela, je me plais à raconter
Une chose qui mérite d'être écoutée
À propos du roi qui fut de telle renommée
Qu'on en parle de près et de loin;
Et je suis d'accord avec les Bretons
En tant qu'ils récitent les noms des bons,
Et que par eux sont rappelés
Les bons chevaliers élus
Qui se sont donné de la peine en amour.
Mais ce jour-là ils ont été très étonnés
De celui-ci (le roi) qui s'est levé au milieu de leur compagnie;
Et il y en a eu pour qui cela a été très pénible
Et qui en ont beaucoup parlé,
Par ce que jamais ils ne l'ont vu
Au milieu d'une haute fête entrer dans sa chambre
Pour dormir ou pour se reposer;
Mais ce jour-là il s'est trouvé
Que la reine l'a retenu.
|
|
|
55
60
65
70
75
80
85
90
95
100
105
110
115
120
|
Si bien qu'il est
resté tant à ses côtés
Qu'il s'est oublié et s'est endormi.
Devant la
porte de la chambre
Il y avait Dodinel et Sagremor,
Le roi (var. Keu) et messire Gauvain,
Et tout près était messire Yvain,
Et il était avec Calogrenan,
Un chevalier très avenant
Qui venait juste de commencer un conte,
Qui n'était pas à son honneur, mais à sa honte.
Pendant qu'il racontait,
La reine l'écoutait.
Elle s'est levée de sa place auprès du roi
Et est venue seule, allant si doucement
Qu'avant que nul n'ait pu la voir,
Elle s'est laissé tomber au milieu d'eux.
Seul Calogrenan
S'est levé devant elle.
Et Keu, qui était très railleur,
Méchant, poignant et plein de dépit,
Lui a dit: « Par Dieu, Calogrenan,
Je vous vois maintenant très preux et serviable,
Et il me plaît beaucoup que vous
Soyez le plus courtois de nous tous;
Je sais bien que c'est ce que vous croyez,
Tellement vous êtes dépourvu de bon sens.
C'est de plein droit que Madame consent à ce que
Vous ayez plus que nous tous
De courtoisie et de prouesse:
Tout à l'heure nous n'avons pas omis par hardiesse,
J'espère, de nous lever,
Ou parce que nous n'avons deigné,
Au nom de Dieu, Sire, le faire,
Mais parce que nous n'avons pas vu
Madame avant que vous vous soyez levé.
« Certes, Keu, vous auriez éclaté,
Fait la reine, je crois,
Si vous ne pouviez répandre
Le venin dont vous êtes plein.
Vous êtes odieux et vulgaire
D'importuner ainsi vos compagnons. »
« Dame, si nous ne gagnons pas,
Fait Keu, en votre compagnie,
Prenez garde que nous n'y perdions pas non plus.
Je ne crois avoir rien dit
Qui doive m'être reproché.
Je vous prie maintenant, taisez-vous sur ce propos:
Il n'y a ni courtoisie ni sens
À entretenir une dispute oiseuse;
Cette dispute ne doit pas aller plus loin
Ni ne doit progresser plus avant.
Mais faites-le se remettre à nous conter
Ce qu'il avait commencé il y a un instant,
Puisqu'il ne doit y avoir querelle. »
A ces paroles Calogrenan
s'applique à répondre ceci:
« Sire, fait il, de cette querelle
Il ne résulte pas un bien grand mépris;
Peu m'en chaut, je ne prends pas cela au sérieux.
Si vous avez du mépris pour moi,
Ce ne sera pas un grand dommage:
A des hommes de plus grande valeur et plus sages,
Messire Keu, que je ne suis,
Vous avez souvent dit du mal,
Vous en avez bien la coûtume.
Le fumier doit toujours puer,
Les taons piquer et les frelons faire du bruit;
De même, les fastidieux doivent médire.
Mais je ne raconterai plus aujourd'hui,
Si Madame veux bien m'en dispenser.
Et je lui
prie de ne plus en parler,
Et de ne pas m'imposer, de grâce,
Une chose qui me déplaît beaucoup
|
(Suivant)
(Précédent)