3. La poésie épique (suite)

3.1. Le cycle de Guillaume au court nez (ou Guillaume d'Orange)

3.1.1 Le contexte

À côté du Geste du roi, cycle de chansons de geste qui racontent les exploits de Charlemagne et ses douze pairs, il existe d'autres cycles, par exemple le cycle de Garin de Monglane, qui comprend une bonne vingtaine de poèmes. Un sous-ensemble de ceux-ci forme le Geste de Guillaume, notamment le Couronnement de Louis, le Charroi de Nîmes, la Prise d'Orange, la Chevalerie Vivien, Aliscans, et le Moniage Guillaume. Il met en scène Guillaume Fierabras ou Guillaume au Court Nez (ou Courb Nez). C'est un personnage fabuleux, d'une force extraordinaire, capable de tuer un adversaire d'un seul coup de poing prodigieux. Il lutte contre les Sarrasins.

Historiquement, Guillaume serait fils de Thierry, de souche mérovingienne, apparenté aux premiers comtes d'Autun - Saône-et-Loire, et de Aude, fille de Charles Martel et sœur de Pépin le Bref. Guillaume serait donc un cousin de Charlemagne, qui l'aurait fait comte de Toulouse. Le prototype historique du héros se retrouve dans un personnage mentionné par la Nota Emilianense, le Fragment de La Haye et un poème latin d'Ermold le Noir (827). Guillaume aurait subi une défaite sur l'Orbieu, près de Narbonne, en 793. Il aurait contribué à la prise de Barcelone en 803. Il se serait retiré en 806 au monastère de Gellone (Saint-Guilhem-le-Désert), fondé par lui en 804. Il y serait mort, selon un nécrologe du XIe siècle, le 21 mai 812 (ou 813 ou 814).

Figure 31: L'abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert (ou de Gellone, son nom originel) située dans les gorges du fleuve Hérault

La tradition raconte beaucoup de faits remarquables dus à Guillaume. Il aurait apporté avec lui, lorsqu'il se retira au monastère de Gellone, un présent de son cousin Charlemagne: un morceau de la vrai Croix, morceau que l'empereur aurait reçu des mains du patriarche de Jérusalem.

Le Guide des Pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle (XIIe siècle) recommande aux pélerins de faire le détour par l'abbaye de Saint-Guilhem:

Ceux qui vont à Saint-Jacques par la route de Toulouse doivent rendre visite au corps du bienheureux confesseur Guillaume. Le très saint porte-enseigne Guillaume était un comte de l'entourage du roi Charlemagne et non des moindres, soldat très courageux, expert dans les choses de la guerre; c'est lui qui par son courage et sa vaillance soumit, dit-on, les villes de Nîmes et d'Orange, et bien d'autres encore à la domination chrétienne, et apporta le bois de la Croix du Sauveur dans la vallée de Gellone. Vallée où il mena la vie érémitique et où ce saint confesseur du Christ, après une fin bienheureuse, repose entouré d'honneur. Sa fête se célèbre le 28 mai.

Nous entrons par là dans la légende, selon laquelle Guillaume serait arrière-petit-fils de Garin de Monglane, petit-fils de Hernaut de Beaulande et fils d'Aymeri de Narbonne, qui, s'étant emparé de cette ville occupée par les Sarrasins, aurait chassé ses sept fils, dont Guillaume, pour qu'ils aillent conquérir leurs propres fiefs dans les territoires occupés par les païens.

 

Figure 3.2: Livre liturgique composé entre 790 et 800. Il fut peut-être apporté au monastère de Gellone par Guillaume lui-même, avec le morceau de la vraie Croix..

Orgueilleux, durs, emportés, généreux, ils usent leur vie en batailles rangées, en supplices, dans les prisons, sur les routes, se retrouvant unis à l'heure du péril, se tenant autant que possible loin des gens du bel air. Ce sont eux qui se sont voués à la lourde et héroïque mission qui appartenait aux rois de France. (Encyclopædia Universalis, 1995)

Les rois de France, après la mort de Charlemagne, seraient devenus des rois de cour, faibles, efféminés, sans vocation de croisade. Guillaume, selon les poèmes qui relatent ses exploits, devient conseiller du roi Louis le Débonnaire (814-41), fils de Charlemagne. Il devient son protecteur, le couronne, sauve sa vie à plusieurs reprises, se bat en duel à sa place, lui donne sa sœur Blancheflor en mariage.

Le roi, cependant, se montre ingrat. Il ne donne pas de fief à Guillaume en récompense de ses services. Guillaume doit partir. Il conquiert Nîmes et Orange, épouse par amour une belle Sarrasine, Orable, qui reçoit au baptême le nom de Guibourg. À la fin d'une vie dure, il est vieux, seul, il a perdu tous ses parents et tous ses fidèles compagnons. Pathétique, presque tragique, il continue le combat contre les païens qui ne le craignent plus. Il ne lui reste que Guibourg, sa noble compagne, la meilleure femme qui fût en chrétienté.

Figure 3.3: Le pape Adrien Ier couronnant Louis le Pieux (ou le Débonnaire), en présence de Charlemagne (781). (FR 2813) fol. 128 Grandes Chroniques de France France, Paris, XIVe s. (60 x 65 mm)

 

3.1.2 Le charroi de Nîmes

3.1.2.1 Le contenu du poème

En rentrant d'une partie de chasse, Guillaume apprend que le roi, Louis le Débonnaire, a distribué des fiefs sans en donner à Guillaume. Pris de colère, il va à la cour pour faire des reproches au roi:

Ensi vet d'ome qui sert a male gent,
Quant il plus fet, n'i gaaigne neant
(Le charroi de Nîme
, éd. J.-L. Perrier, CFMA, 1967, 66sv. 297s)

Ainsi en va-t-il de l'homme qui sert un mauvais noble,
Tant et plus il fait, il n'y gagne rien.

Le roi propose différentes solutions que Guillaume rejette. Parce qu'il ne veut pas se constituer un fief sur les terres d'un coreligionnaire. Finalement, Louis lui donne l'Espagne, que Guillaume doit lui-même prendre aux Sarrasins par les armes.

Tenez Espaigne, prenez la par cest gant,
Ge la vos doing par itel convenant (v. 585s)

Tenez l'Espagne comme fief, prenez-la de ma main
Je vous la donne par cette convention

Guillaume, sur le champ, lève des troupes parmis les jeunes nobles de la cour sans fortune:

Ice di ge as povres bachelers,
As menus cops et as dras déchirez.
Quant ont servi por neant conquester,
S'o moi se vueulent de bataille esprover,
Ge lor dorrai deniers et heritez,
Chasteaus et marches, donjons et fermetez,
Se le païs m'aident a conquester
et la loi Deu essaucier et monter (v.641ss)

Je dis ceci aux bacheliers pauvres,
Aux coupons d'étoffe de peu de valeur, aux vêtements déchirés,
Qui ont tant servi sans rien conquérir,
S'ils veulent se distinguer à la bataille avec moi,
Je leur donnerai de l'argent et des héritages,
Des châteaux et des terres, des donjons et des places fermes,
S'ils m'aident à conquérir le pays,
Et à exalter et à glorifier la loi de Dieu.

En quittant la cour avec sa troupe, Guillaume s'en prend au médisant Aymon, qu'il tue d'un coup de son poing redoutable avant de le jeter par la fenêtre sur un pommier du verger:

Il passe avant quant il fu rebracier,
Le poing senestre li a melle el chief,
Hauce le destre, enz el col li asiet
L'os de la gueule li a par mi froissé;
Mort le trebuche devant lui a ses piez.
Li quens Guillelmes l'a sesi par le chief,
Et par les jambes li Tolosans Gautiers,
Par les fenestres le gietent el vergier
Sor un pomier que par mi l'ont froissié. (v. 741ss)

Il passe devant lui avant qu'il eût relevé les bras,
Avec le poing gauche il l'a pris par les cheveux,
Il lève le poing droit, jusqu'à la nuque il l'enfonce,
Il lui a fracassé la machoire par le milieu,
Mort il le laisse tomber à ses pieds.
Le comte Guillaume l'a saisi par la tête,
Gautiers le Toulousain par les jambes,
Par la fenêtre ils le jettent dans le verger,
Sur un pommier il l'ont brisé au milieu.

Guillaume et sa troupe partent vers le Midi. Ils prennent la route de Nîmes. En chemin, les hommes de Guillaume arrêtent un homme avec une charette, tirée par quatre bœufs, chargée d'un tonneau de sel et des trois enfants du conducteur qui jouent aux billes dans le sel. La vue de cet équipage donne des idées aux chevaliers. Ils réquisitionnent toutes les charrettes, tous les bœufs et tous les tonneaux à quatorze lieux de la ronde. Les tonneaux remplis de chevaliers et d'armes, Guillaume, déguisé en marchand sous le nom de Tiacre, fait son entrée avec le charroi dans Nîmes, qui est aux mains de deux rois sarrasins, les frères Harpin et Otrant. Otrant est sur le point de le reconnaître:

Tiacre frere, par la loi que tenez,
Cele grant boce que avez sor le nés,
Qui la vos fist? Gardez ne soit celé,
Que me menbre ore de Guillaume au cort nés,
Fill Aymeri, qui tant est redoutez,
Qui m'a ocis mon riche parenté. (v. 1217ss)

Tiacre, mon frère, par la loi que vous respectez,
Cette grande bosse que vous avez sur le nez,
Qui vous l'a fait? Attention à ne pas le cacher,
Car il me rappelle maintenant Guillaume au court nez,
Le fils d'Aymeri, qui est tellement redouté,
Qui m'a tué ma riche parenté..

Guillaume supporte les railleries des Sarrasinssans broncher, jusqu'au moment où deux de ses bœufs sont tués et qu'on lui arrache une poignée des poils de sa barbe. Il révèle son identité et fait son petit ballet au dépens du roi Harpin:

Isnelement est en estant levé,
Le poing senestre li a el chief mellé
Vers lui le tire, si l'avoit encliné,
Hauce le destre, que gros ot et quarré,
Par tel aïr li dona un cop tel,
L'os de la gueule li a par mi froé,
Que a ses piez l'a mort acraventé. (v. 1372ss)

Rapidement il s'est mis debout,
Avec le poing gauche il l'a pris par les cheveux,
Il le tire vers lui, après l'avoir incliné,
Il lève le poing droit qu'il eut gros et carré,
Plein de rage il lui donna un coup tel
Qu'il lui a fracassé la machoire par le milieu;
Et qu'il l'a écrasé mort à ses pieds.

– appelle ses hommes, qui sortent de leurs tonneaux, s'arment et se jettent sur l'ennemi. Otrans s'enfuit, mais Guillaume l'attrappe par le col du  manteau et  e traîne en bas de l'escalier d'où les Français le jettent par la fenêtre:

Par un des estres l'avoient lancié fors;
Ainz qu'il venist a terre fu il morz.
Et après lui en giterent cent hors,
Qui ont brisiez et les braz et les cors. (v. 1459ss)

Par une fenêtre ils l'avaient lancé dehors,
Avant qu'il tombât par terre, il fut mort.
Et après lui, ils en jetèrent cent dehors,
Qui ont brisé et les bras et les corps.

Tout se termine par une grande fête dans la ville libérée. On rend aux habitants leurs charrettes, bœufs, tonneaux et marchandises, et en plus une «soldée».


3.1.2.2 Le contexte du poème

Les Sarrasins

L'exil de Mahomet à Mèdine, l'Hégire, en 622, inaugure la période d'expansion de l'Islam qui se termine avec la conquête presque totale du monde méditerranéen par les Arabes (appelés aussi Sarrasins). En 629, Mahomet revient en triomphe à la Mecque. En 632, il meurt à Médine. De 634 à 644 (Califat d'Omar) son beau-fils Omar ou Umar ibn al-Khattab achève la conquête de la péninsule arabe, de la Palestine, de la Syrie et de l'Égypte sur l'Empire byzantin et entraîne la chute de l'Empire sassanide (perse). C'est aussi les décennies de la création d'une flotte arabe en Méditerranée.

De 661 à 750 la dynastie des Omeyyades à Damas opère la conquête de la Djazirât al-Maghrib (= 'Île de l'Occident', cf le Maghreb), depuis l'Ifrîqiya (Tunisie, cf Afrique), par al-Djazaïr = 'les Îles', l'Algérie, jusqu'à l'extrêmité occidentale de l'Afrique du Nord (Maghrib al-Aqsâ = 'Extrême-Occident'). Kairouan est fondé vers 670, Tunis après 698. L'Afrique du Nord fournit aux Arabes des mercenaires berbères, de l'or, de l'ivoire et des esclaves de l'Afrique subsaharienne, la voie par la vallée du Nil étant bloquée par les royaumes chrétiens de Nubie. L'islamisation, l'arabisation et l'orientalisation des villes nord-africaines, restées jusque-là de culture chrétienne, latine et occidentale commencent.

En 711 Târiq, client berbère du gouverneur du Maghreb, Mûsâ ibn Nusayr, traverse le détroit de Gibraltar (Djebel al-Târiq = 'Rocher de Tarik') et achève en 714 la conquête du royaume wisigoth d'Espagne. Ensuite, les Arabes pénètrent en France. En 719 et en 737, ils sont à Nîmes. Mais par la victoire de Poitiers en 732, Charles Martel, et son fils Pépin le Bref, tous deux maîtres du palais des derniers rois mérovingiens jusqu'à leur déposition par Pépin en 759, les repoussent derrière les Pyrénées.

Figure 3.4. Charles Martel combattant les Sarrasins à Poitiers, en 732. (FR 2813) fol. 81 Grandes Chroniques de France France, Paris, XIVe s. (65 x 65 mm)

 

Sous Charlemagne, les Sarrasins ne font que de brèves incursions en Provence. Mais en Espagne, l'Empire des Omeyyades, l'émirat de Cordoue, prospère de 755 à 1031 grâce à l'or du Soudan. Sa musique (on lui doit al-'ûd, le luth), sa littérature (qui excerce une influence sur les troubadours), sa philosophie (c'est par Avicenne et Averroès que les scholastiques apprennent à connaître la pensée d'Aristote qui est au centre de la philosophie thomiste, c.-à-d. du Doctor angelicus, saint Thomas d'Aquin) et ses sciences, l'algèbre, initié à Bagdad grâce au génie mathématicien iranien al-Khwârizmi (env. 780-env. 850), auteur de al-kitâb al-jabr wa al-muqabala (=' le livre sur la réduction et l'equation', al-jabr -> algèbre), l'astronomie (zénith, nadir, etc. sont des mots arabes), marquent profondément la culture de l'Occident.

Après 814, les Sarrasins arrivent par la mer. Chassant pratiquement les navigateurs occidentaux , ils dominent les côtes et les îles de la mer Tyrrhénienne, devenue presque un lac arabe. C'est seulement après l'an 1000 que la Reconquête, commencée avec lenteur en Espagne déjà après 814 avec la constitution de quatre petits royaumes chrétiens, Léon, Castille, Navarre et Catalogne prend de l'essor.

 

Figure 3.5. La Mer Tyrrhénienne vers l'an 1000. Les Arabes occupent l'Espagne, l'Afrique du Nord, les îles à l'exception de la Corse. © Centennia.

Les Croisades

Les croisades inaugurent une période où, après quelques décennies d'essor démographique et économique, d'avances technologiques et de progrès des connaissances, l'Europe occidentale entreprend de refouler les Arabes de son territoire et de renverser la situation en Méditerrannée grâce à la supériorité militaire des Normands, installés en Italie du Sud depuis env 1060, et à la supériorité navale et commerciale des villes de l'Italie du Nord, Gênes et Venise notamment.


Les pèlerinages en Orient deviennent une industrie importante pour les armateurs italiens. C'est eux égalemement qui profitent de l'élévation du niveau de vie en Europe en satisfaisant la demande de la seigneurie européenne en objets de luxe que les Italiens vont chercher dans les villes d'Orient et d'Afrique du Nord. Ils investissent leurs bénéfices dans les croisades qui - par la fondation d'États latins en Méditerranée orientale après 1099 et par l'installation à Constantinople d'un pouvoir latin en 1204 - semblent assurer l'emprise de l'Occident chrétien sur le Moyen-Orient. Mais la progression des Occidentaux se heurte à l'avancée ottomane. Finalement ce sont les Turcs qui de 1261 à 1453 (chute de Constantinople) et à 1683 (siège de Vienne) étendent leur empire sur les Balkans, l'Asie Mineure, le Moyen-Orient, la Vallée du Nil et l'Afrique du Nord jusqu'à la frontière orientale du Maroc. En revanche, en Europe occidentale, la reconquête chrétienne de la Péninsule Ibérique sur les Maures (i.e. Berbères islamisés) se poursuit jusqu'en 1492, où tombe Grenade, dernière bastion de l'Islam en Occident.

La première croisade, 1096-99, est une affaire de nobles sans participation impériale ou royale. Elle se termine par la conquête de Jérusalem et l'instauration d'un ensemble d'États chrétiens féodaux en Moyen-Orient. La deuxième croisade (1147-49) voit la participation de l'empereur allemand Conrad III et de Louis VII, roi de France (1137-80).

Figure 3.6. Louis VII et l'empereur Conrad III partent pour la deuxième croisade. (FR 2813) fol. 212v Grandes Chroniques de France France, Paris, XIVe s. (60 x 65 mm)

C'est un échec. Louis VII revient sans gloire et presque sans armée. En 1152, il divorce de sa femme, Aliénor d'Aquitaine, fille du troubadour Guillaume de Poitiers, duc d'Aquitaine. Elle lui avait apporté en dot l'Aquitaine, le Poitou et la Saintonge. Ce mariage entre le roi dévot et ascétique et la reine sensuelle et enjouée a été malheureux. Aliénor, qui accompagne son mari en croisade, le ridiculise par ses amourettes. Après leur rentrée en France, les malentendus continuent, le roi est à nouveau ridiculisé. L'année même du divorce, Aliénor se remarie avec Henri Plantagenêt, le plus puissant vassal du roi, duc de Normandie, comte du Maine, de l'Anjou et de Tourraine, dont les terres jointes aux domaines d'Aliénor dépassent celles du roi de France. En 1154, Henri devient roi d'Angleterre. Souverain lui-même, il échappe en partie à la souveraineté du roi de France. Ce divorce est à l'origine de la longue rivalité et des nombreuses guerres entre les rois de France et les rois d'Angleterre.

L'actualité du poème

Il a été tentant de voir un parallèle entre les événements politiques du 12e siècle et les chansons de geste. Le Charroi de Nîmes combine habilement quelques éléments du passé. La présence arabe en Provence au début du 8e siècle (Nîmes a été pris en 719 et en 737), un personnage légendaire, le comte Guillaume de Toulouse, qui sans être roi, continue l'œuvre héroïque de Charlemagne, la guerre contre l'Islam et les Arabes, un roi faible et ridicule, qui s'appelle Louis par-dessus le marché, en face de qui Guillaume se montre à la fois indépendant et dévoué. Ce sont des thèmes qui sont sûrs de plaire à un public aristocrate.

C'est à ce public que s'adresse l'auteur dès les premières lignes avant de nous faire la peinture d'un noble dans un décor tout à fait quotidien:

 3.1.2.3 Extrait du poème

1. Oiez, seignor, Deus vos croisse bonté,
2. Li glorieus, li rois de majesté!
3. Bone chançon plest vous a escouter
4. Del meillor home qui ainz creust en Dé?
5. C'est de Guillelme, le marchis au cort nés,
6. Comme il prist Nymes par le charroi monté,
7. Aprés conquist Orenge la cité
8.
Et fist Guibor baptizer et lever
9.
Que il toli le roi Tiebaut l'Escler;
10. Puis l'espousa a moillier et a per
11. Et desoz Rome ocist Corsolt es préz.
12. Molt essauça sainte crestientez:
13. Tant fist en terre qu'es cieus est coronez.
14. Ce fu en mai, el novel tens d'esté:
15. Fueillissent gaut, reverdissent li pré,
16. Cil oisel chantent belement et soé.
17. Li cuens Guillelmes reperoit de berser
18. D'une forest ou ot grant piece esté.
19. Pris dos cers de prime gresse assez,
20. Trois muls d'Espaigne et chargiez et trossez.
21. Quatre saietes ot li bers au costé;
22. Son arc d'aubor raportait de berser

3.2. Le Pèlerinage de Charlemagne

3.2.1 Le contexte

Le Pèlerinage (ou Voyage) de Charlemagne n'est pas une chanson de geste, mais un poème épique d'un autre genre, quoiqu'appartenant par son sujet au domaine des chansons de geste.

Le poème met en scène Charlemagne et ses douze pairs, tout comme la Chanson de Roland. Mais le poème est relativement court, 870 vers dodécasyllabiques, alors qu'une chanson de geste normale comprend env. 4.000 vers décasyllabiques. Et il comporte des traits franchement comiques. On a pensé pouvoir l'interprêter comme une parodie de la vie conjugale de Louis VII et d'Aliénor. La reine de Charlemagne se moque de son mari, comme Aliénor avait ridiculisé Louis VII. Charlemagne part à Jérusalem et à Constantinople, comme Louis VII.. Son voyage, qui n'est pas vraiment un pèlerinage, tourne au ridicule – de même que la croisade de Louis VII n'avait pas le caractère d'une vraie croisade. Charles, néanmoins, est très fier de lui en rentrant, et pardonne à la reine le tort qu'elle lui a fait.

Pour des détails sur le voyage de Charlemagne et le poème on peut consulter: http://130.226.220.82:4505/ALEPH/SESSION-93279/full-set/890462-000001

3.2 2 La source

Charlemagne n'est jamais allé ni à Jérusalem, ni à Constantinople. L'origine de la légende se trouve dans les contacts diplomatiques entre l'Empire carolingien, l'Empire arabe de Bagdad et l'Empire byzantin. En 799, Charlemagne avait envoyé une ambassade à Jérusalem, laquelle était rentrée avec de riches donations du patriarche et avec les clefs du Saint-Sépulcre et de Golgotha. L'emperur avait reçu en 801 un éléphant (qu'on retrouve dans les textes tardifs sous le nom d'Abulabat) que lui avait envoyé Harun al-Rachid, le calife abbasside des Mille et une nuits. Les empereurs de Constantinople avaient vu avec méfiance la création de l'Empire carolingien. Le couronnement impérial de Charlemagne par le pape à Rome en 800 paraissait un attentat contre leur propre pouvoir. Eginhard mentionne ces rapports diplomatiques divers dans sa Chronique:

BIBLIOTHECA AUGUSTANA - Einhardi, Vita Karoli Magni
http://www.fh-augsburg.de/~harsch/egiv0.html

Caput XVI

Cum Aaron rege Persarum, qui excepta India totum poene tenebat orientem, talem habuit in amicitia concordiam, ut is gratiam eius omnium, qui in toto orbe terrarum erant, regum ac principum amicitiae praeponeret solumque illum honore ac munificentia sibi colendum iudicaret. Ac proinde, cum legati eius, quos cum donariis ad sacratissimum Domini ac salvatoris nostri sepulchrum locumque resurrectionis miserat, ad eum venissent et ei domini sui voluntatem indicassent, non solum quae petebantur fieri permisit, sed etiam sacrum illum et salutarem locum, ut illius potestati adscriberetur, concessit; et revertentibus legatis suos adiungens inter vestes et aromata et ceteras orientalium terrarum opes ingentia illi dona direxit, cum ei ante paucos annos eum, quem tunc solum habebat, roganti mitteret elefantum.

Imperatores etiam Constantinopolitani, Niciforus, Michahel et Leo, ultro amicitiam et societatem eius expetentes conplures ad eum misere legatos. Cum quibus tamen propter susceptum a se imperatoris nomen et ob hoc eis, quasi qui imperium eis eripere vellet, valde suspectum foedus firmissimum statuit, ut nulla inter partes cuiuslibet scandali remaneret occasio. Erat enim semper Romanis et Grecis Francorum suspecta potentia. Unde et illud Grecum extat proverbium: ton Phrankon philon echeis, geitona ouk echeis.

bibliotheca Augustana

Chapitre XVI

Avec Harun, roi des Perses, qui regnait sur presque tout l'Orient sauf l'Inde, il eut une telle entente cordiale que celui-ci préférait sa grâce à l'amitié de tous les rois et princes qu'il y avait au monde et trouvait devoir le cultiver avant tout autre en honneur et en munificence. Et pour cela, lorsque les ambassadeurs qu'il (Charlemagne) avait envoyés avec des dons au très Saint-Sépulcre de notre Seigneur et Sauveur et aux lieux de la résurrection, étaient venus chez lui et lui avait indiqué les souhaits de leur maître, non seulement il permit que soit fait ce qu'ils demandaient, mais il accepta en plus de mettre ce lieu saint et salutaire sous son autorité (celle de Charlemagne); et faisant accompagner au retour les ambassadeurs par les siens, il lui envoya des dons, entre autres des vêtements, des aromates et d'autres richesses immenses des terres d'Orient, comme, peu d'années auparavant, il lui avait envoyé, selon sa demande, l'unique éléphant qu'il avait.

De même, les empereurs de Constantinople, Nicéphore, Michel et Léon, qui, de leur propre mouvement, demandaient son amitié et son alliance, lui envoyaient des ambassades fréquentes. Mais comme, à cause du nom d'empereur qu'il avait pris, il leur paraissait très suspect, presque comme quelqu'un qui aurait voulu leur enlever l'empire, il établit avec eux un pacte très ferme pour qu'il ne restât entre les parties aucune occasion de quelque conflit que ce soit. La puissance des Francs était bien entendu toujours suspect aux yeux des Romains et des Grecs. D'où vient aussi ce dicton grec: Si tu as le Franc comme ami, tu ne l'as pas comme voisin.

C'est un chroniqueur italien, Benoît, du monastère Saint-André près du Mont Soracte au nord de Rome sur le Tibre, qui, dans sa chronique, fait état le premier d'un voyage de Charlemagne en Orient. La chronique qui s'arrête en 972, a certainement été écrite avant l'an 1000. Benoît, qui utilise le récit d'Eginhard, mais aussi les textes d'autres chroniqueurs, est peut-être l'inventeur du thème de ce voyage. Chez lui, c'est l'amitié entre Harun et Charlemagne qui est la cause du voyage. Charlemagne est bien reçu par Harun qui lui concède la souveraineté des lieux saints. Charlemagne poursuit son voyage à Constantinople, où il conclut un pacte avec les empereurs, Naciforus, Machahel et Leo (sic), qui craignent la puissance des Francs « comme le font tous les Grecs, ce qu'atteste leur dicton: ton Phrankon filon exic, itona ouk exic » (sic). Charles rentre avec des cadeaux et des reliques, parmi lesquelles notamment des reliques de Saint André qu'il offre au monastère du Mont Soracte, où vit le chroniqueur et qui est voué à ce saint. Le but du récit est visiblement d'authentifier les reliques du monastère.

Aucune source entre la chronique de Benoît et le début des croisades ne fait mention d'un voyage de Charlemagne en Orient. Dans la Chanson de Roland, Roland parle à son épée Durendal au moment de sa mort et mentionne une conquête (fantaisiste) de Constantinople avec Durendal pour le compte de Charlemagne:

Jo l'en cunquis Baiver e tute Flandres,
E Burguigne e trestute Puillanie
Costentinnoble, dunt il out la fiance (v. 2327)

Deux chroniqueurs, Petrus Tudeboldus et Robert de Reims, qui écrivent après 1100, racontent que les croisés de 1097, suivent le chemin de Charlemagne pour aller en Orient. Leurs récits présupposent donc l'existence d'une tradition assez répandue vers 1100-1150 pour que la route prise par l'empereur pendant ce voyage fictif puisse servir de point de repère.

Finalement, une chronique intitulée: Descriptio qualiter Karolus Magnus clavum et coronam domini a Constantinopoli Aquisgrani detulerit qualiter Karolus Calvus hec ad sanctum Dyonisium retulerit (Description comment Charlemagne emporta le clou et la couronne du Seigneur de Constantinople à Aix et comment Charles le Chauve les remporta à Saint-Denis) relate une expédition de Charlemagne en Orient pour aider le patriarche de Jérusalem et les empereurs de Constantinople contre les païens qui ont chassé le patriarche. Mais dans ce récit, postérieur à 1100 également, il n'est pas question de passage à Constantinople après le séjour de Charlemagne à Jérusalem. Or, le séjour de Charlemagne à Constantinople après le passage à Jérusalem est essentiel pour l'intrigue du poème, comme on verra ci-dessous. On peut d'ailleur se demander si ce n'est pas la clef de Jérusalem (clavis en latin) envoyée par le patriarche selon Eginherd qui serait devenu le clou (clavus en latin) de la croix pour authentifier les reliques de Saint-Denis.

Le compositeur du Pèlerinage semble en tout cas avoir inventé son sujet librement à partir d'indications éparses. La liberté avec laquelle il traite la matière, ressort clairement de la gouaillerie de sa narration. Aucun respect envers les vénérables héros et les choses saintes. Charlemagne et les douze pairs sont franchement comiques. L'intervention des anges et des puissances suprêmes les tirent d'embarras tout à fait ridicules. Tout est apparemment raconté pour amuser et faire rire. Le poème parodie à la fois les chansons de geste du cycle de Charlemagne et la littérature courtoise (v. plus loin le passage sur Le gab d'Olivier).

Autre trait original de ce poème: C'est le premier texte français écrit en alexandrins, le vers de douze syllabes qui connaîtra un succès extraordinaire dans la littérature classique.

3.2.3 Le texte

Le poème a probablement été composé dans la seconde moitié du 12e siècle, mais cette datation est loin de faire l'unanimité. Des dates allant du 11e au 13e siècle ont été proposées.

L'unique manuscrit, qui a appartenu aux rois d'Angleterre, a malheureusement disparu. Il datait du 13e siècle. Il a été édité en 1836 par Francisque Michel, puis par Koschwitz en 1879, l'année où le manuscrit disparaît au British Museum. Il n'a jamais été retrouvé.

Koschwitz n'a pas travaillé sur le manuscrit original, mais sur l'édition Michel, collationnée par plusieurs philologues, et sur un facsimilé. Le texte ci-dessus est basé sur l'édition diplomatique de 1879 de Koschwitz (Karls des Großen Reise nach Jerusalem und Constantinopel, 6e éd., 1913) et sur celle de Paul Aebischer (Le voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, TLF 115, 1965). L'édition d'Aebischer reproduit l'édition de Koschwitz (sans les abbréviations), et donne à côté un texte normalisé. Malheureusement Aebischer supprime un passage qu'il trouve indécent, le vers 726 ci-dessous!

3.2.4 Le contenu du poème

Un jour, Charlemagne demande à sa femme si jamais elle a vu un roi porter son épée et sa couronne avec plus de prestance que lui.

Figure 3.9. Charlemagne dans toute sa grandeur. Statuette équestre de Charlemagne. Bronze avec traces de dorure. Art carolingien du IXe siècle

Elle a l'inconvenance de répondre par l'affirmative. Charles, en colère, veut savoir à qui elle fait allusion. Après beaucoup de subterfuges, elle avoue qu'il s'agit de l'empereur Hugon de Constantinople. Charles, aussitôt, part pour visiter le Saint-Sépulcre à Jérusalem, mais aussi pour se mesurer avec son « rival ». Dans une église à Jérusalem, on prend Charles et les douze pairs pour le Christ et les douzes apôtres. Il demande des réliques au patriarche de Jérusalem qui l'en comble: le bras de Saint Simon, la tête de Lazare, le sang de Saint Estèphe, le sudaire du Christ, un des clous (!) de la crucification, la sainte couronne, le calice, l'assiette et le coûteau de la cène, la barbe et les cheveux de Saint Pierre, le lait de la Vierge ainsi que sa chemise. Charles et ses compagnons restent quatre mois, mènant la grande vie. Au départ, le patriarche leur dit:

226. E dist li patriarches: Sauez dunt io uus priz
227.
De Sarazins destrure ki nus ount en depit.
228. Volonters, co dist Karle. Sa fei si l'en plevit
229. Jo manderrai mes humes, quantque en purrai auer
230. E irrai en Espaine, ne purat remaner.
231. Si fist il pus, car ben en gardat sa fei,
232. Quant la fud mort Rollant e li .XII. per od sei

226. Et le patriarche dit: Savez-vous ce dont je vous prie?
227. C'est de détruire les Sarrasins qui nous méprisent.
228. Volontiers, dit Charles.
Il le promit par sa foi.
229.
Je manderai mes hommes, autant que je pourrai en avoir,
230.
Et irai en Espagne, cela ne pourra tarder.
231. C'est ce qu'il fit ensuite, il tint bien sa promesse
232. Quand Roland y fut tué et les douze pairs avec lui.]

Puis Charles prend le chemin de Constantinople, où il trouve l'empereur Hugon en train de labourer avec sa charrue en or. Après les présentations, Hugon accompagne Charles et ses compagnons au palais impérial, une merveille de richesses. Le palais est vouté et pivote autour d'un pilier central incrusté d'argent. L'impératrice et sa fille, belle, blonde, à la chair blanche, les rejoint au repas. Olivier s'amourache de la fille et désire la posséder. La nuit venue, Hugon enferme Charles et les douze pairs dans une salle avec treize lits. Il y fait porter beaucoup de vin, et cache un homme dans un pilier creux. Cet homme doit rapporter le lendemain ce que se diront les Français lorsqu'ils seront seuls.

Charles et ses hommes se mettent à « gaber », c.-à-d. à se vanter d'exploits qu'ils aimeraient accomplir pour impressionner Hugon et pour s'en venger. Charles pourfendra le chevalier impérial le plus vigoureux, même vêtu de douze heaumes et de douze hauberts, et pourfendra même la selle et le destrier si bien que l'épée sera enfoncée dans la terre d'une longueur de lance. Roland sonnera son Olifant si fort que toutes les portes de Constantinople s'envoleront et la barbe de l'empereur avec. Olivier fera l'amour avec la fille de Hugon cent fois en une nuit. Turpin, l'archevêque sautera par-dessus deux chevaux galopants et en enfourchera un troisième également au galop, tout en jetant quatres pommes en l'air et en les rattrapant à la volée. Guillaume d'Orange renversera quarante toises du mur du palais impérial en lançant une boule (une 'pelote') d'or et d'argent si grande que trente hommes ne pourraient la mettre en branle. Ogier le Danois fera tomber le palais en renversant le pilier central. Le duc Naimes endossera le haubert de Hugon et en fera sauter les mailles en gonflant ses muscles et en bougeant. Bérenger se laissera tomber d'une haute tour sur les tous épées des chevaliers de Hugon pointées en l'air, sans se faire mal. Bernard inondera les alentours du château et les caves de la ville en faisant sortir l'eau du canal, etc. Ils s'endorment bien arrosés, et l'espion va tout raconter à Hugon. Hugon décide de leur donner une leçon en les forcant à réaliser les « gabs » sous la menace de mort. Les Français craignent pour leur vie. Ils s'excusent en alléguant tout le vin bu. Finalement, ils sont bien contraints de rassembler les reliques et de demander à Dieu de les aider. Un ange apparaît et les rassure: S'ils promettent de ne plus jamais « gaber », Jésus les aidera cette fois-ci. Et en effet, ils réussissent leurs exploits. Olivier fait l'amour à la princesse. Guillaume renverse le mur. Après le troisième gab, Hugon a compris. Le comte Bernard qui a promis de faire monter les eaux, y réussit fort bien. Toute la ville est inondée, et Hugon doit s'enfuir dans une tour, Charles doit se sauver dans un pin géant. Les eaux reparties, Hugon abandonne:

800. E dist Hugun li forz: - Ne de ceste semaine,
801. Si tuz sunt aampli, ja n'ert jour ne me plaigne

800. Et Hugon le Fort dit: - Dans la semaine,
801. Si tous (les gabs) étaient accomplis, il n'y aurait de jour sans que je me plaigne

Charlemagne propose une fête où les deux souverains porteront leurs couronnes. Et il s'avère que Charles dépasse Hugon d'un pied et trois pouces. Les Français constatent que la reine de France a eu tort. Tout le monde va à la messe, tout le monde fait un bon repas, du cerf, des sangliers, comme il se doit, des grues, des oies, des paons au poivre, quantité de vin, des jongleurs qui les divertissent avec leur musique.

Les Français repartent, chargés de richesses. La fille du roi demande à partir avec Olivier. Après tout, elle s'est donnée à lui, et elle l'aime. Mais Olivier l'éconduit

854. - A vus ai jo turnet m'amistet e m'amur
855. Car m'emportez en France: si m'en irrai od vus.
856. - Bele, dist Olivier, m'amur vus abandon,
857. Io m'en irrai en France od mun seignur Carlun.

854. - A vous j'ai voué mon amitié et mon amour
855.
Emmenez-moi en France: Ainsi je m'en irai avec vous.
856. - Ma belle, dit Olivier, je vous laisse mon amour,
857. Je m'en irai en France avec mon seigneur Charles.

Figure 3.7. Festin médiéval (à l'occasion de l'institution de l'Ordre de l'Etoile). (FR 2813) fol. 394 Grandes Chroniques de France France, Paris, XIVe s. (175 x 145 mm; 90 x 145 mm)

Rentré en France, Charles va à la messe. Il offre le clou et la couronne d'épines à Saint-Denis. Les autres reliques sont distribuées partout en France. La reine se jette à ses pieds et lui demande pardon. Tout finit bien.

3.2.5 Extrait du poème: Le gab d'Olivier

679. Charlemaine de France il fud leved en peez,
680.
E out dresce sa main, en croiz seigna sun chef
681.
E ad dit ad Franceis: Pas ne vus esmaez!
682. Devant lu rei Hugun al palais en venez!
683. Sire dist Carlemaine, ne puus lesser nel die
684. Er seir nus heberjastes en vus cambres perines
685.
Del vin et del claret li asquanz furent ivres.
686. Quant de nus turnastes, grant outrage feistes
687. En la cambre leisatses oueoc nus vostre espie.
688. Nus savun itele tere u custume est assise,
689. Si vus l'eusez fait, i ust felunie
690. Nus les aamplirun, ne puet remaner mie.
691. Ki en avez coisit, icil comencerat primes.
692. E dist Hugun le fort, nel ad mes coisi mie
693. Ci astat Oliver qui dist si grant folie,
694. Que une seule nuit auerait cent feiz ma fille.
695. Fel seie en tutes curz si jo nel deliure!
696. Si ne li abandun, dunc ne me pris jo mie,
697.
Mais faille une seule feiz par sa recreantise,
698. Trancherai lui la teste a ma spee furbie.

699. Il e le duze per sunt livred a martirie.
700. Carlemaine s'en rist que en deu s'en afiod,
701. E dist al altre mot: Ja mar l'en larred
702. Tute jur se deportent, guient et esbanient.

 

Figure 3.8. Couronne,
sceptre et épée de
Charlemagne
Saint-Denis

 

703. Nule ren que il demandent ne lur atarge mie
704. Tresque il vint av la nuit que tut est aserie.
705. Li reis fait en sa cambre cunduire sa fille.
706. Purtendue est trestute de pailles e de curtines.
707. Ele ot la carn tant blanche cum flur en este.
708. Oliver i entrat si commenca a rire.
709. Quant le vit la pucele mult est aspourie.
710. Purquant si fud curteise, gente parole ad dite:
711.
Sire, essistis de France pur nus femmes ocire?
712. E respund Oliuer: Ne dutez bele amie.
713. Si crere me volez tute en serrez garie.
714. Oliver gist el lit, lez la fille le rei.
715. Devers se la turnet, si la beisat iii feiz
716. Ele fud ben cointe, e il dist que curteis:
717. Dame, mult estes bele, car estes fille de rei.
718. Pur eoc, si dis mun gab, ja mar vus en crendrez:
719.
De vus mes volentez aamplir, ce ne quier aveir.
720. Sire, dist la pucele, aiez merci de mei.
721. James ne serrai lee, se vus me huniset.
722. Bele, dist Oliver, al vostre cumant seit,
723.
Mais men cuvent que m'aquitet vers lu rei.
724.
De vus frai ma drue. Ja ne quier altre aveir.
725. Cele fud ben curteise, si l'en plevit sa fei.
726. Li quens ne li fist la nuit mes que xxx feiz.
727. Al matin par sun l'albe, i est venuz li reis
728. E apelat sa fille, si li dist en requeit.
729. Dites mei, bele fille, ad le vus fait c feiz?
730. Cele li respunt: Oil, sire reis.
731. Ne fait a demander si irascud fu li reis.
732. E vint al palais u Carlemaigne seait:
733. Li primers est gariz. Encantere est, ço crei,
734. Or voil saveir des altres si mencunge est u veir.

Figure 3.10. Pièces d'échecs de Charlemagne. Saint-Denis

679. Charlemagne de France, se remit debout,
680. Et leva sa main, signa sa tête de la croix
681. Et dit aux Français: Ne vous émouvez pas!
682. Devant le roi Hugon au palais venez!
683. Sire, dit Charlemagne, je ne puis pas laisser dire cela.
684. Hier soir vous nous avez hébergés dans vos chambres de pierre
685.
Du vin et du claret certains sont devenus ivres.
686. Quand vous avez pris congé, vous avez fait un grand outrage.
687. En la chambre vous avez laissé avec nous votre espion.
688. Nous connaissons des pays où la coûtume est établie,
689. Que si vous aviez fait cela, ç'aurait été une félonie.
690. Nous les exécuterons les gabs, il ne peut guère être autrement.
691. Qui avez-vous choisi? Il commencera le premier.
692. Eh, dit Hugon le Fort, qui n'a pas mal choisi.
693. – Olivier est ici, qui a dit une si grande folie:
694. Qu'en une seule nuit, il possèderait cent fois ma fille.
695. Que je sois un félon dans toutes les cours, si je ne la livre,
696. Si je ne la lui abandonne, je ne m'estime donc pas.
697.
Mais s'il échoue une seule fois, pour sa couardise,
698. Je lui trancherai la tête avec mon épée aiguisée.
699. Lui et les douze pairs seront livrés au martyre.
700. Charlemagne en rit, car en Dieu il met sa confiance,
701. Et il dit à l'autre ce mot: – Elle en aura un malheur.
702. Toute la journée, ils s'amusent, se divertissent, se réjouissent.
703. Nulle chose qu'ils demandent, ne leur est refusée.
704. Jusqu'à ce que la nuit arrive qui est toute claire.
705. Le roi fait conduire sa fille dans sa chambre,
706.
Toute tendue de paillettes et de courtines.
707. Elle eut la carnation blanche comme une fleur en été.
708. Olivier entra dans la chambre et commença à rire.
709. Quand la junne fille vit cela, elle eut très peur.
710. Cependant elle fut très courtoise et dit des paroles aimables:
711. – Sire, êtes-vous parti de France pour nous tuer, nous autres femmes?
712. Et Olivier répond: – N'ayez crainte, belle amie.
713. Si vous voulez me faire confiance, vous serez saine et sauve.
714. Olivier fut étendu dans le lit, à côté de la fille du roi.
715. Il la tourna vers lui et l'embrassa trois fois.
716. Elle fut bien accueillante, et lui, courtois, dit:
717. – Madame, vous êtes très belle, car vous êtes fille de roi.
718.
Pour cela, si j'ai dit mon gab, n'ayez jamais crainte que malheur vous en advienne:
719.
Je ne demande pas à disposer de vous selon mes volontés.
720. – Sire, dit la jeune fille, ayez pitié de moi.
721.
Jamais je ne serai joyeuse, si vous me déhonorez.
722. – Belle, dit Olivier, que ce soit fait à votre commande,
723. Mais il faut que je m'acquitte envers le roi.
724. De vous, je ferai mon amie. Je ne demanderai jamais à avoir une autre.
725. Elle fut bien courtoise, et il lui donna sa foi.
726. Le comte ne lui fit l'amour la nuit que trente fois.
727. Le matin, à l'aube, le roi est venu dans la chambre.
728. Il a appelé sa fille, et lui a dit de tout repos.
729. – Dites-moi, belle fille, vous l'a-t-il fait cent fois?
730. Celle-ci lui repond: – Oui, sire roi.
731.
Ce n'est pas la peine de demander si le roi fut en colère.
732. Il vint au palais où Charlemagne se trouvait:
733.
Le premier est sain et sauf. C'est un enchanteur, je crois.
734. Maintenant, je veux savoir pour les autres si c'est faux ou vrai.

3.2.6 Succès du poème. Le gab d'Olivier

Le caractère comique et presque sacrilège du poème a choqué certains érudits de notre siècle, mais il a certainement contribué à son succès littéraire. Le poème a été traduit en irlandais et en norrois au Moyen Âge (à la cour norvégienne de Hákon Hákonarson (1204-1263)). Le récit est entré dans des Folkebøger (récits populaires) en suédois et en danois (v. p. ex. P. Lindegård Hjort, Karl Magnus' Krønike, 1960. Il continue à vivre dans des rímur islandais et - jusqu'à nos jours - dans des ballades féroïens. Voici la scène du gab d'Olivier dans une version féroïenne:

98. »Hoyr tú reysti Ólivar jall
siga skalt tú mær:
Hvat vilt tú á hesum landi
til roysni kjósa tær?«

99. »Eg skal ganga í moynnasal,
gera tað alvæl brátt
fremja mín vilja við keisarans dóttur
hundrað reisir á nátt.«

100. Skrivar maðr í steinboga,
tann virðiligi knekt:
»Gert tú tað, sum tú sigur
tá ert tú av spurraslekt.«

---


164. »Hoyr tú reysti Óliver jall
eg vil tess ikki loyna,
hvat kann tú á Miklagarði
iðknar kostir royna?«

165. Hann gøkk sær í moynnasal,
gjørdi tað alvæl brátt,
kysti keisarans dýru dóttur
hundrað reisir á natt.

Karlamagnusarkvæði
. Éd. Jóannesar Patursonar. 1922.

98. Écoute courageux duc Olivier,
il faut que tu me dises:
Dans ce pays,
quel exploit veux-tu choisir?

99. J'irai dans le gynécée
je ferai très vite,
je ferai à ma volonté avec la fille de l'empereur
cent fois en une nuit.

100. L'écrivain dans le pilier,
ce jeune homme détestable:
Si tu  fais cela, comme tu dis,
tu es de la race des moineaux.

---


164. Écoute brave duc Olivier
je ne te ferai pas mentir:
quel est l'exploit merveilleux
que tu pourras accomplir à Constantinople?

165. Il alla au gynécée
Il fit très vite,
il embrassa la très chère fille de l'empereur
cent fois en une nuit.

Ballade de Charlemagne.

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