2.1.
La chanson de Roland
La Chanson de Roland, poème épique de 4002 vers décasyllabiques assonancés, groupés en laisses, a probablement été composée vers 1100, peut-être par Turoldus, dont il est dit à la fin du poème qu'il le déclina. Ce poème est considéré comme le premier de son genre et comme le chef-d'œuvre des chansons de geste. Il appartient au Cycle du Roi (c.-à-d. de Charlemagne). L'auteur présumé, Turold , est inconnu. Le poème se trouve dans le manuscrit 23 du fonds Digby de la Bibliothèque Bodléienne à Oxford. Il est l'œuvre d'un scribe anglo-normand et reproduit le français qui se parlait en Angleterre vers 1170.

Figure 2.1 Charlemagne trônant. (FR 2813) fol. 103v Grandes Chroniques de France , Paris, XIVe s. (65 x 65 mm)
2.1.2 La source
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CLASSIQUES DE L'HISTOIRE DE FRANCE AU MOYEN ÂGE (CHFMA) Édition par Louis Halphen, 1947 |
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Cum enim assiduo ac poene continuo cum Saxonibus bello certaretur, dispositis per congrua confiniorum loca praesidiis, Hispaniam quam maximo poterat belli apparatu adgreditur; saltuque Pyrinei superato, omnibus, quae adierat, oppidis atque castellis in deditionem acceptis, salvo et incolomi exercitu revertitur; praeter quod in ipso Pyrinei iugo Wasconicam perfidiam parumper in redeundo contigit experiri. Nam cum agmine longo, ut loci et angustiarum situs permittebat, porrectus iret exercitus, Wascones in summi montis vertice positis insidiis - est enim locus ex opacitate silvarum, quarum ibi maxima est copia, insidiis ponendis oportunus - extremam impedimentorum partem et eos qui novissimi agminis incedentes subsidio praecedentes tuebantur desuper incursantes in subiectam vallem deiciunt, consertoque cum eis proelio usque ad unum omnes interficiunt, ac direptis impedimentis, noctis beneficio, quae iam instabat, protecti summa cum celeritate in diversa disperguntur. Adiuvabat in hoc facto Wascones et levitas armorum et loci, in quo res gerebatur, situs, econtra Francos et armorum gravitas et loci iniquitas per omnia Wasconibus reddidit impares. In quo proelio Eggihardus regiae mensae praepositus, Anshelmus comes palatii et Hruodlandus Brittannici limitis praefectus cum aliis conpluribus interficiuntur. Neque hoc factum ad praesens vindicari poterat, quia hostis re perpetrata ita dispersus est, ut ne fama quidem remaneret, ubinam gentium quaeri potuisset. |
Tandis
qu'on se battait assidûment et presque sans interruption contre les Saxons,
Charles, ayant placé aux endroits convenables des garnisons le long des
frontières, attaqua l'Espagne avec toutes les forces dont il disposait. Il
franchit les Pyrénées, reçut la soumission de toutes les places et de tous
les châteaux qu'il rencontra sur sa route et rentra sans que son armée eût
subi aucune perte, à ceci près que, dans la traversée même des Pyrénées, il
eut, au retour, l'occasion d'éprouver quelque peu la perfidie basque: comme
son armée cheminait étirée en longues files, ainsi que l'exigeait
l'étroitesse du passage, des Basques, placés en embuscade – car les bois
épais qui abondent en cet endroit sont favorables aux embuscades – dévalèrent
du haut des montagnes et jetèrent dans le ravin les convois de l'arrière
ainsi que les troupes qui couvraient la marche du gros de l'armée; puis,
engageant la lutte, ils les massacrèrent jusqu'au dernier homme, firent main
basse sur les bagages et finalement se dispersèrent avec une extrême rapidité
à la faveur de la nuit qui tombait. Les Basques avaient pour eux, en cette
circonstance, la légèreté de leur armement et la configuration du terrain,
tandis que les Francs étaient desservis par la lourdeur de leurs armes et
leur position en contre-bas. Dans ce combat furent tués le sénéchal Eggihard,
le comte du palais Anselme et Roland, duc de la marche de Bretagne, ainsi que
plusieurs autres. Et ce revers ne put être vengé sur-le-champ parce que les
ennemis, le coup fait, se dispersèrent si bien que nul ne put savoir en quel
coin du monde il eût fallu les chercher. |

Figure
2.2: Eginhart écrivant la Vie de Charlemagne. (FR 2813) fol. 85v, Grandes
Chroniques de France, Paris, XIVe s. (65 x 65 mm)
2.1.3 Le contenu du poème
Charlemagne a conquis en sept ans toute l'Espagne sauf Saragosse, que tient Marsile, roi des Sarrasins. Marsile souhaite voir Charles quitter le pays. Sur conseil d'un de ses hommes, Blancandrin, il envoie à Charles une ambassade: il recevra le baptême si les Français retournent chez eux. Charlemagne décide de traiter. Roland, Olivier et Turpin, l'archevêque, se proposent pour négocier avec Marsile, mais Charles ne veut pas envoyer un des douze pairs. Il choisit Ganelon, baron d'une de ses marches, père adoptif de Roland, comme ambassadeur. Ganelon s'en prend violemment à Roland, qui l'a proposé pour cette mission périlleuse. Par dépit, il trahit son roi en livrant aux Sarrasins des renseignements sur l'armée. À son retour, il s'arrange pour que Roland en commande l'arrière-garde. Dans le col de Roncevalles, les Sarrasins surprennent Roland et sa troupe. Par trois fois, le sage Olivier demande à Roland de sonner l'Olifant, le cor qui pourra appeler du secours. Mais le preux Roland refuse. Il continue son combat héroïque avec son épée Durendal. Mourant, il accepte enfin de sonner le cor. Deux anges portent son âme au paradis. Charles revient et venge son neveu, en battant Marsile et en enlèvant Saragosse. Il entre à Aix, sa ville de résidence. Là, la belle Aude, fiancée de Roland, meurt en apprenant le sort de celui-ci. Ganelon est jugé et déchiré par quatre chevaux. Le poème se termine par l'apparition de saint Gabriel: Charles, lève les armées de ton empire, par force tu iras en terre de Bire pour secourir le roi Vivien dans la cité d'Imphe, assiégée par les païens. Les chrétiens te réclament et t'appellent. L'empereur voudrait ne pas partir: Dieu!, soupire-t-il, que ma vie comporte de peines! Les larmes aux yeux, pleurant, il tire sa barbe blanche. Et le poème se termine au vers 4002 par la fameuse signature :
Ci falt la geste que TUROLDUS declinet

Figure 2.3 Supplice de
Ganelon (FR 2813) fol. 124 Grandes Chroniques de France Paris, XIVe s.
(65 x 65 mm
2.1.4.1
Marsile
1.
Carles
li reis nostre emperere magnes
2.
Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne.
3.
Tresqu'en
la mer cunquist la tere altaigne.
4.
N'i ad
castel, ki devant lui remaigne,
5.
Mur ne
citet n'i est remes a fraindre,
6.
Fors Sarraguce, ki est en une muntaigne,
7.
Li reis
Marsilie la tient, ki Deu nen aimet,
8.
Mahumet
sert, e Apollin recleimet,
9.
Nes poet
guarder que mals ne l'i ateignet. AOI.
10.
Li reis
Marsilie esteit en Sarraguce,
11.
Alez en est en un verger suz l'umbre,
12.
Sur un perrun de marbre bloi se culched,
13.
Envirun lui plus de vint milie humes.
14.
Il en apelet
e ses dux e ses cuntes:
15.
Oez
seignurs, quel pecchet nus encumbret,
16.
Li empereres Carles de France dulce
17.
En cest pais nos est venuz cunfundre.
18.
Jo nen ai ost, qui bataille li dunne,
19.
Ne n'ai tel gent ki la sue derumpet.
20.
Cunseilez
mei cume mi saive hume,
21.
Si me guarisez e de mort et de hunte.
22.
N'i ad paien, ki un sul mot respundet,
23.
Fors Blancandrins de Castel de Valfunde.
24.
Blancandrins fut des plus saives paiens,
25.
De vasselage fut asez chevaler,
26.
Prozdom
i out pur sun seignur aider,
27.
E dist al
rei: Ore ne vus esmaiez,
28.
Mandez Carlun
a l'orguillus e al fier,
29.
Fedeilz
servises e mult granz amistez,.
30.
Vos li
durrez urs e leons e chens
31.
Set
cenz camelz e mil hosturs muers,
32.
D'or e
d argent .iiii.c. muls cargez
33.
Cinquante
carre, qu'en ferat carier,
34.
Ben en purrat luer ses soldeiers.
35.
En ceste tere ad asez osteiet,
36.
En France, ad Ais, s'en deit repairer,
37.
Vos le sivrez a la feste Seint Michel,
38.
Si recevrez la lei de chrestiens,
39.
Serez ses hom par honur e par ben.
40.
S'en volt
ostages, e vos l'en enveiez,
41.
U dis, u vint, pur lui afiancer.
42.
Enveiuns i les filz de noz muillers,
43.
Par nun d'ocire i enveierai le men.
44.
Asez est melz, qu'il i perdent le chefs,
45.
Que nus perduns l'onur ne la deintet,
46.
Ne nus
seiuns cunduiz a mendeier. AOI.
1.
Charles,
le roi, notre grand empereur
2.
Est
resté sept ans entiers en Espagne.
3.
Jusqu'à
la mer, il a conquis le haut pays.
4.
Il n'y
a plus un château qui résiste devant lui.
5.
Plus
une muraille, plus une cité n'y reste à forcer,
6.
Hormis
Saragosse, qui est sur une montagne.
7.
Le roi
Marsile, qui n'aime pas Dieu, la tient.
8.
Il
sert Mahomet, il se réclame d'Apollon.
9.
Il ne
peut éviter que le malheur ne l'atteigne.
10.
Le roi
Marsile est à Saragosse,
11.
Il s'en est allé dans un verger, sous l'ombre,
12.
Sur un banc de pierre de marbre bleu, il est couché,
13.
Autour de lui, il y a plus de vingt mille hommes.
14.
Il appelle ses duc et ses comtes:
15.
Écoutez,
seigneurs, quel malheur nous encombre.
16.
L'empereur
Charles de France la Douce
17.
Est
venu dans ce pays pour nous confondre.
18.
Je
n'ai pas d'armée qui puisse lui livrer bataille,
19.
Ni de assez gens pour rompre la sienne.
20.
Conseillez-moi, comme mes hommes sages,
21.
Et sauvez-moi de la mort et de la honte.
22.
Il n'y a aucun païen qui réponde par un seul mot,
23. sauf Blancandrin du Château de Valfonde.

Figure 2.4. Charlemagne recevant
des envoyés. (FR 2813) fol. 106v Grandes Chroniques de France Paris,
XIVe s. (65 x 65 mm)
24. Blancandrin fut parmi les plus sages chez les païens,
25.
Par
son courage, il fut un grand chevalier,
26.
Un
vaillant homme pour aider son seigneur.
27.
Il dit
au roi: Ne vous effrayez donc pas,
28.
Envoyez
à Charles, à l'orgueilleux, au fier,
29.
Vos
fidèles services et très grandes amitiés.
30.
Vous
lui donnerez ours, lions, chiens,
31.
Sept
cents chameaux, et mille autours qui ont mué,
32.
Quatre
cents mulets chargés d'or et d'argent,
33.
Cinquante
chariots pour qu'il en fera un charroi.
34.
Il
pourra facilement payer ses soldats avec cela.
35.
Il
aura assez mené la guerre dans ce pays,
36.
Il
doit repartir en France, à Aix,
37.
Vous
le suivrez à la fête de Saint-Michel,
38.
Vous
recevrez la loi des chrétiens,
39.
Vous
serez son homme en honneur et en bien.
40.
S'il
veut des otages, vous lui en envoyez,
41.
Ou
dix, ou vingt, pour le mettre en confiance.
42.
Envoyons-y les fils de nos femmes .
43.
À titre de mourir, j'y enverrai les miens.
44.
Il est
beaucoup mieux qu'ils perdent leurs têtes,
45.
Que
nous perdions l'honneur ou la dignité
46.
Ou
soyons conduits à mendier.
274.
Francs chevalers, dist li emperere Carles,
275.
Car m'eslisez un barun de ma marche,
276.
Qu'a Marsiliun me portast mun message..
277.
Co dist Rollant: Co ert Guenes, mis parastre.
278.
Dient Franceis: Car il le poet ben faire.
279.
Se lui lessez, n'i trametrez plus saive.
280.
E li quens Guenes en fut mult anguisables.
281.
De sun col getet ses grandes pels de martre,
282.
E est remes en sun blialt de palie.
283.
Vairs
out les oilz e mult fier lu visage.
284.
Gent
out le cors, e les costez out larges.
285.
Tant
par fut bels, tuit si per l'en esguardent.
286.
Dist a
Rollant: Tut fol pur quei t'esrages?
287.
Co set
hom ben, que jo sui tis parastres,
288.
Si as
juget, qu'a Marsiliun en alge.
289.
Se
Deus co dunet, que jo de la repaire,
290.
Jo
t'en muvrai un si grant contraire,
291.
Ki
durerat a trestut tun edage
292.
Respunt
Rollant: Orgoill oi e folage.
293.
Co set
hom ben, n'ai cure de manace,
294.
Mais
saives hom, il deit faire message.
295.
Si li
reis voelt, prez sui, por vus le face.
296.
Guenes
respunt,:Pur mei n'iras tu mie. AOI.
297.
Tu
n'ies mes hom, ne jo ne sui tis sire.
298.
Carles
comandet, que face sun servise,
299.
En
Sarraguce en irai a Marsilie,
300.
Einz i
frai un poi de legerie
301.
Que jo
n'esclair ceste meie grant ire.
302.
Quant
l'ot Rollant, si cumencat a rire. AOI.
303.
Quant
co veit Guenes, que ore s'en rit Rollant,
304.
Dunc
ad tel doel, pur poi d'ire ne fent,
305.
A ben
petit que il ne pert le sens.
306.
E dit
al cunte: Jo ne vus aim nient,
307.
Sur
mei avez turnet fals jugement.
308.
Dreiz
emperere veiz me ci en present,
309.
ademplir
voeill vostre comandement.
310.
En Sarraguce sai ben, que aler mestoet. AOI..
311.
Hom ki la vait, repairer ne s'en poet.
312.
Ensurquetut si ai jo vostre soer,
313.
Sin ai un filz, ja plus bels nen estoet,
314.
Co est Baldewin. Co dit: Ki ert prozdoem,
315.
A lui lais jo mes honurs e mes fieus.
316.
Guadez le
ben, ja nel verrai des oilz.
317.
Carles
respunt: Trop avez tendre coer,
318.
Puis
quel comant, aler vus en estoet.
319.
Co
dist li reis: Genes venez avant. AOI.
320.
Si recevez
le bastun e lu guant.
321.
Oit l'avez,
sur vos le jugent Franc.
322.
Sire,
dist Guenes, co ad tut fait Rollant.
323.
Ne
l'amerai a trestut mun vivant,
324.
Ne
Oliver, por co qu'il est si cumpainz.
325.
Li duze
per por quil l´'aiment tant,
326.
Desfi
les ci, sire, vostre veiant..
327.
Co
dist li reis: Trop avez maltalant,
328.
Or
irez vos certes, quant jol cumant.
329.
– Jo i puis aler, mais n'i avrai guarant. AOI.
330.
Nul
out Basilies ne sis freres Basant.
331.
Li empereres li tent sun guant le destre,
332.
Mais
li quens Guenes iloec ne volsist estre.
333.
Quant
le dut prendre, si li cait a tere.
334.
Dient
Franceis: Deus que purrat co estre?
335.
De cest message nos avendrat grant perte.
336.
– Seignurs,
dist Guenes, vos en orrez noveles.
337.
Sire, dist
Guenes, dunez mei le cungied,
338.
Quant aler
dei, n'i ai plus que targer.
339.
Co dist li
reis: Al Jhesu e al mien.
340.
De sa main
destre l'ad asols e seignet,
341.
Puis li
livrat le bastun e le bref.

Figure 2.5 Massacre de
Sarrasins. (FR 2813) fol. 114v Grandes Chroniques de France, Paris, XIVe
s. (65 x 65 mm)
274.
Francs
chevaliers, dit l'empereur Charles,
275.
Élisez-moi un baron de mon territoire,
276.
Qu'il
porte mon message à Marsile.
277.
Roland
dit ceci: C'est Ganelon, mon père adoptif.
278.
Les
Français disent: Lui, certes, peut bien le faire,
279.
Si
vous le laissez le faire, vous n'enverriez pas quelqu'un de plus sage.
280.
Le comte
Ganelon en fut très angoissé.
281.
De son cou, il laisse tomber sa grande fourrure de martre
282.
Et reste en son bliaud brodé de paillons.
283.
Il eut
les yeux luisants et le visage très fier,
284.
Il eut
le corps noble et le torse large.
285.
Il fut
si beau que tous ses pairs le regardent à cause de cela.
286.
Il dit à Roland: Espèce de fou! Pourquoi t'empresses-tu?
287.
On
sait très bien ceci: que je suis ton père adoptif.
288.
Et tu
as eu l'idée que j'aille chez Marsile!
289.
Si
Dieu le donne que je revienne de là-bas,
290.
Je te
causerai une grande contrariété
291.
qui
durera à tout ton âge.
292.
Roland répond: J'entends de l'orgueil et de la folie,
293.
On sait bien ceci: Je n'ai cure d'une menace.
294.
Mais un homme sage doit porter le message,
295.
Si le roi le veut, je suis prêt, je le ferai pour vous.
296.
Ganelon
répond: Tu n'iras pas pour moi.
297.
Tu
n'es pas mon homme, je ne suis pas ton seigneur.
298.
Charles
commande que je fasse son service.
299.
À
Saragosse, je m'en irai, chez Marsile,
300.
Mais
j'y ferai un peu de légèreté,
301.
Avant
que je ne soulage cette grande colère qui est mienne.
302.
Quand
Roland entend cela, il commence à rire.
303.
Quand
Ganelon voit cela, que Roland maintenant s'en rit,
304.
Il en a une telle douleur que pour peu il vole en éclats de
colère,
305.
Peu s'en faut qu'il ne perde le sens.
306.
Et il
dit au conte: Je ne vous aime point,
307.
Sur
moi vous avez tourné cette fausse décision.
308.
Droit
empereur, me voici présent,
309.
J'accepte
d'accomplir votre commandement.
310.
A
Sarragosse, je le sais bien, il me faut aller.
311.
Quiconque
va là-bas, ne peut en revenir.
312.
Surtout,
j'ai votre sœur pour femme,
313.
J'ai
un fils d'elle, jamais il n'y en a eu de plus beau.
314.
C'est
Baudouin, dit-il, qui sera un homme preu.
315.
A lui je
laisse mes honneurs et mes fiefs.
316.
Guardez-le
bien, jamais je ne le verrai de mes yeux.
317.
Charles
répond: Vous avez le cœur trop tendre,
318.
Puisque
je le commande, il vous faut y aller.
319.
Le roi dit ceci: Ganelon, venez en avant.
320.
Recevez le bâton et le gant.
321.
Vous
l'avez entendu, sur vous les Francs portent leur choix.
322.
Sire,
dit Ganelon, Roland a fait tout ceci.
323.
Je ne
l'aimerai de tout mon vivant,
324.
Ni Olivier,
parce qu'il est son compagnon.
325.
Ni les
douze pairs parce qu'ils l'aiment tant,
326.
Je les défie
ici, sire, à votre vue.
327.
Le roi
dit ceci: Vous avez trop de malveillance,
328.
Vous
irez certes, puisque je le commande.
329.
– Je puis y
aller, mais je n'y aurai aucune garantie.
330.
Nulle n'eut Basile et son frère Basant.(?)
331.
L'empereur
lui tend son gant droit,
332.
Mais
le conte Ganelon voulût n'être pas là.
333.
Quand il dut le prendre, il tombe par terre.
334.
Les Français disent: Dieu que cela pourra-t-il être?
335.
De cette ambassade une grande perte nous viendra.
336.
– Seigneurs, dit Ganelon, vos en entendrez des nouvelles.
337.
Sire,
dit Ganelon, donnez-moi le congé,
338.
Puisque je
dois aller, je n'ai plus à tarder ici.
339.
Le roi lui dit ceci: À celui de Jésus et au mien.
340.
De sa main droite, il l'a absous et signé de la croix,
341. Puis il lui délivra le bâton et le bref.
1785.
Li quens Rollant ad la buche sanglente,
1786.
De sun cervel rumput en est li temples,
1787.
L'olifan
sunet a dulor e a peine.
1788.
Karles l'oit,
e ses Franceis l'entendent.
1789.
Co
dist li reis: Cel corn ad lunge aleine.
1790.
Respont
dux Neimes: Baron i fait la peine.
1791.
Bataille i ad par le men escientre,
1792.
Cil l'at trait ki vos en roevet feindre.
1793.
Adubez vos, si criez vostre enseigne,
1794.
Si sucurez vostre maisnee gente.
1795.
Asez
oez que Rollant se dementet.
1796.
Li
empereres ad fait suner ses corns.
1797.
Franceis
descendent, si adubent lor cors
1798.
D'osbercs
e de helmes e d'espees a or.
1799.
Escuz unt
genz e espiez granz e forz
1800.
E gunfanuns
blancs e vermeilz e blois.
1801.
Es
destrers muntent tuit li barun de l'ost,
1802.
Brochent
ad ait tant cum durent li port.
1803.
N'i ad
celoi, a l altre ne parolt:
1804.
Se
veissum Rollant, einz qu'il fust mort,
1805.
Ensembl
od lui i durriums granz colps.
1806.
De co
qui calt? car demuret i unt trop.
1807.
Esclargiz
est li vespres e li jurz.
1808.
Cuntre
le soleil reluisent cil adub,
1809.
Osbercs
e helmes i getent grant flabur
1810.
E cil
escuz ki ben sunt peinz a flurs,
1811.
Et cil
espiez cil oret gunfanun.
1812.
Li empereres cevalchet par irur
1813.
E li
Franceis dolenz et curucus.
1814.
N'i ad
celoi ki durement ne plurt,
1815.
E de
Rollant sunt en grant pour.
1816.
Li
reis fait prendre le cunte Guenelun,
1817.
Sil
cumandat as cous de sa maisun,
1818.
Tut li plus maistre en apelet Besgun:
1819.
Ben le
me guarde si cume tel felon.
1820.
De ma
maisnee ad faite traisun.
1821.
Cil le
receit, s'i met .c. cumpaignons
1822.
De la
quisine des mielz e des pejurs.
1823.
Icil li
peilent la barbe e les gernuns,
1824.
Cascun
le fiert .iiii. colps de sun puign,
1825.
Ben le
batirent a fuz e a bastuns,
1826.
E si
li metent el col un caeignun,
1827.
Si
l'encaeinent altresi cum un urs,
1828.
Sur un
sumer l'unt mis a deshonor,
1829.
Tant
le guardent quel rendent a Charlun.
1830.
Halt sunt li
pui e tenebrus e grant, AOI.
1831.
Li val
parfunt e les ewes curant.
1832.
Sunent
cil graisle e derere e devant,
1833.
E tuit
rachatent encuntre l'olifant.
1834.
Li
empereres chevalchet ireement
1835.
E li Franceis
curucus e dolent,
1836.
N'i ad celoi, n'i plurt, e se dement,
1837.
E prient Deu
qu'il guarisset Rollant,
1838.
Josque
il vengent el camp cumunement,
1839.
Ensembl
od lui i ferrunt veirement.
1840.
De ço qui calt? Car ne lur valt nient,
1841.
Demurent
trop, n'i poedent estre a tens. AOI.
1785.
Le
conte Roland a la bouche sanglante,
1786.
De son
cerveau la tempe est rompue,
1787.
Il
sonne l'olifan avec douleur et avec peine.
1788.
Charles l'entend, et ses Français l'entendent.
1789.
Le roi
dit ceci: Ce cor a longue haleine.
1790.
Le duc
Naimes répond: Un baron y prend de la peine.
1791.
Il y a
bataille, je le sais,
1792.
Celui
qui vous prie de ne rien faire l'a trahi.
1793.
Armez-vous,
criez votre mot d'ordre,
1794.
Secourez
votre noble maison.
1795.
Vous entendez assez que Roland est hors de lui.

Figure 2.6 Bataille de Roncevaux
entre Francs et Sarrasins (778).
(FR 2813) fol. 121. Grandes
Chroniques de France France, Paris, XIVe s. (60 x 70 mm)
1796.
L'empereur
a fait sonner ses cors.
1797.
Les Français descendent, et arment leurs corps
1798.
D'hauberts et de heaumes et d'épées ornées d'or.
1799.
Ils ont de beaux écus et des lances grandes et fortes
1800.
Et des gonfanons blancs, vermeils et bleus.
1801.
Tous les barons de l'armée montent les destriers,
1802.
Ils les épéronnent avec force tant que dure le passage.
1803.
Il n'y
en a pas un qui ne dise à l'autre:
1804.
Si
nous voyons Roland, avant qu'il soit mort,
1805.
Avec
lui, ensemble, nous donnerons de grands coups.
1806.
À qui
il en chaut? Ils ont trop attendu.
1807.
Clairs
sont le soir et le jour,
1808.
Contre
le soleil reluisent les armures,
1809.
Hauberts
et heaumes envoient un grand flamboiement
1810.
Et les
écus, qui sont joliment peints à fleurs,
1811.
Et les
lances et les gonfanons dorés.
1812.
L'empereur
chevauche en colère
1813.
Et les Français pleins de peine et de courroux.
1814.
Il n'y en a pas qui ne pleure fortement,
1815.
Et à cause de Roland, ils ont grand peur.
1816.
Le roi fait prendre le comte Ganelon,
1817.
Il l'a
remis aux cuisiniers de sa maison,
1818.
Il en appelle le maître principal, Besgun:
1819.
Garde-le-moi
bien, comme un vrai félon.
1820.
Il a
commis une trahison envers ma maison.
1821.
Celui-ci
le reçoit, il met autour de lui cent compagnons
1822.
De la
cuisine, des meilleurs et des pires.
1823.
Ceux-là
lui arrachent la barbe et les moustaches,
1824.
Chacun
le frappe, donnant quatre coups de son poing,
1825.
Ils le
battirent bien fort avec des triques et avec des bâtons,
1826.
Et lui
mettent au cou une chaîne,
1827.
Et
l'enchaînent tout comme un ours,
1828.
Sur une bête de somme, ils l'ont mis honteusement,
1829.
Ils le gardent jusqu'à ce qu'ils le rendent à Charles.
1830.
Hauts sont les monts et ténébreux et grands.
1831.
Les vaux profonds et les eaux coulant.
1832.
Ils sonnent les clairons, et derrière et devant,
1833.
Et
tous répondent à l'olifant.
1834.
L'empereur
chevauche rageusement
1835.
Et les Français pleins de courroux et de peine,
1836.
Il n'y en a pas qui ne pleure et ne désepère,
1837.
Et ils
prient Dieu qu'il sauve Roland,
1838.
Jusqu'à
ce qu'ils viennent au champ de bataille ensemble,
1839.
Ensemble
avec lui, ils frapperont vraiment.
1840.
À qui
il en chaut? Car cela ne leur vaut rien.
1841.
Ils sont
trop en retard. Ils ne peuvent y être à temps
2338.
Rollant
ferit en une perre bise,
2339.
Plus
en abat que jo ne vos sai dire.
2340.
L'espee
cruist, ne fruisset ne ne brise,
2341.
Cuntre ciel
amunt est resortie.
2342.
Quant veit
li quens que ne la freindrat mie,
2343.
Mult
dulcement la pleinst a sei meisme:
2344.
E! Durendal
cum es bele e seintisme.
2345.
En l'oriet
punt asez i ad reliques
2346.
La dent
seint Perre e del sanc seint Basilie
2347.
E des
chevels mun seignor seint Denise,
2348.
Del vestement i ad seinte Marie.
2349.
Il nen est
dreiz que paiens te baillisent,
2350.
De chrestiens devrez estre servie,
2351.
Ne vos
ait hume ki facet cuardie.
2352.
Mult
larges teres de vus avrai conquises.
2353.
Que
Carles tent, ki la barbe ad flurie,
2354.
E li
empereres en est ber e riches.

Figure 2.7 Combat de Roland
et du géant Ferragut. (FR 2813) fol. 118
Grandes Chroniques de France France, Paris, XIVe s. (65 x 65 mm)
2355. Co sent Rollant que la mort le tresprent,
2356.
Devers
la teste sur le quer li descent.
2357.
Desuz un pin i est alet curant,
2358.
Sur l'erbe
verte s'i est culcet adenz.
2359.
Desuz lui
met s'espee e l'olifan,
2360.
Turnat
sa teste vers la paiene gent.
2361.
Pur co
l'at fait que il voelt veirement
2362.
Que
Carl diet e trestute sa gent,
2363.
Li
gentilz quens qu'il fut mort cunquerant.
2364.
Cleimet sa
culpe e menut e suvent,
2365.
Pur ses
pecchez Deu en puroffrid lo guant. AOI.
2366.
Co
sent Rollant, de sun tens n i ad plus,
2367.
Devers
Espaigne est en un pui agut,
2368.
A
l'une main si ad sun piz batud.
2369.
Deus meie
culpe vers les tues vertuz,
2370.
De mes
pecchez, des granz e des menuz,
2371.
Que jo
ai fait des l'ure que nez fui
2372.
Tresqu'a
cest jur que ci sui consout.
2373.
Sun destre guant en ad vers Deu tendut.
2374.
Angles del ciel i descendent a lui. AOI.
2375.
Li quens Rollant se jut desuz un pin,
2376.
Envers Espaigne en ad turnet sun vis,
2377.
De
plusurs choses a remembrer li prist.
2378.
De tante tere cum li bers conquist,
2379.
De Dulce France, des humes de sun lign
2380.
De Carlemagne, sun seignor, kil nurrit,
2381.
Ne poet muer, n'en plurt, e ne suspirt,
2382.
Mais lui meisme ne volt mettre en ubli,
2383.
Cleimet sa culpe, si priet Deu mercit:
2384.
Veire Patene, ki unkes ne mentis,
2385.
Seint
Lazaron de mort resurrexis,
2386.
E Daniel des
leons guaresis,
2387.
Guaris de
mei l'anme de tuz perilz
2388.
Pur les
pecchez que en ma vie fis.
2389.
Sun destre guant a Deu en puroffrit,
2390.
Seint
Gabriel de sa main l'ad pris.
2391.
Desur sun
braz teneit le chef enclin,
2392.
Juntes
ses mains est alet a sa fin.
2393.
Deus tramist sun angle Cherubin
2394.
Ensembl od li seint Michel del Peril,
2395.
Ensembl'od els sent Gabriel i vint,
2396. L'anme del cunte portent en pareis.
2338.
Roland
frappa en un rocher gris,
2339.
Il en
détache plus que je ne saurai vous dire.
2340.
L'épée grince, mais elle n'éclate ni ne se brise,
2341.
Vers le ciel en haut, elle a rebondi.
2342.
Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas,
2343.
Il la plaint très doucement en lui-même:
2344.
Eh!
Durendal, que tu es belle et très sainte.
2345.
Dans
ton pommeau en or, il y a beaucoup de reliques,
2346.
La dent de Saint Pierre et du sang de Saint Basile
2347.
Et des
cheveux de mon seigneur Saint Denis,
2348.
Il y a du vêtement de Sainte Marie.
2349.
Il
n'est pas juste que les païens te portent,
2350.
De
chrétiens vous devez être servie,
2351.
Que
jamais homme qui ait fait une couardise, ne vous possède.
2352.
Par
vous j'aurai conquis beaucoup de terres larges
2353.
Que
Charles possède, qui a la barbe blanche,
2354. Et l'empereur en est maïtre et potentat.

Figure 2.8 Mort de Roland. Les
anges emportent son âme au ciel. (FR 2813) fol. 122v
Grandes Chroniques de France, Paris, XIVe s. (60 x 70 mm)
2355. Roland sent que la mort s'empare de lui,
2356.
De sa
tête elle descend sur le cœur.
2357.
Il est
allé sous un pin en courant,
2358.
Dans l'herbe
verte, il s'est couché sur le visage.
2359.
Sous
lui, il met son épée et l'olifant,
2360.
Il a
tourné sa tête vers les païens.
2361.
Il l'a
fait parce qu'il veut vraiment
2362.
Que
Charles dise et avec lui tous ses gens:
2363.
Le
gentil comte, qu'il est mort en conquérant.
2364.
Il confesse
ses péchés, par le menu, et souvent,
2365.
Pour
ses péchés, il tendit vers Dieu son gant.
2366.
Roland
sent que de son temps, il n'en reste plus.
2367.
Tourné
vers l'Espagne, il est en une colline abrupte,
2368.
D'une
main, il a frappé sa poitrine.
2369.
Dieu, mea
culpa monte vers tes vertus,
2370.
Pour
mes péchés, les grands et les menus,
2371.
Que
j'ai faits dès l'heure où je fus né
2372.
Jusqu'à
ce jour, où je suis ici frappé à mort.
2373.
Il a tendu
son gant droit vers Dieu.
2374.
Des anges du
ciel descendent jusqu'à lui.
2375.
Le
comte Roland gît sous un pin,
2376.
Vers
l'Espagne, il a tourné son visage,
2377.
Il se prend à se rappeler beaucoup de choses.
2378.
Tant
de terres qu'il conquit comme baron,
2379.
De Douce France, des hommes de son lignage,
2380.
De
Charlemagne, son seigneur, qui le nourrit.
2381.
Il ne peut éviter de pleurer et de soupirer,
2382.
Mais il ne veut pas se mettre lui-même en oubli,
2383.
Il dit son Mea culpa et prie Dieu de sa merci:
2384.
Vrai
Père, qui jamais ne mentis,
2385.
qui
réssuscitas Saint Lazare de la mort,
2386.
Et sauvas
Daniel des lions,
2387.
Sauve
mon âme de tous les périls
2388.
Pour les péches
que je fis dans ma vie.
2389.
Son
gant droit il tendit vers Dieu,
2390.
Saint
Gabriel de sa main l'a pris.
2391.
Sur
son bras, il tenait la tête penchée,
2392.
Les
mains jointes, il est allé à sa fin.
2393.
Dieu
envoya son ange Chérubin
2394.
Et
avec lui Saint Michel du Péril,
2395.
Ensemble
avec eux Saint Gabriel y vint.
2396.
L'âme
du comte ils portent au Paradis.
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