Y a-t-il un revirement de l'opinion publique française en 1940?
Par Henrik Prebensen
Paru dans La langue, les signes et les êtres: Actes du colloque de l'Institut d'Etudes Romanes de l'Université de Copenhague, le 3 octobre 1998 (Etudes Romanes, 44) ISBN/ISSN: 87-7289-558-6/1395-9670, 173-194)
1. Introduction
Les historiens qui se sont penchés sur l'evolution de l'opinion publique française avant, pendant et après la deuxième guerre mondiale, font état d'une rupture, d'un revirement, une sorte de raz-de-marée, qui, s'il y avait eu des élections en 1940 ou 41, aurait conduit à un renversement électoral exceptionnel dans l'histoire moderne.
J'essaierai ici de réfuter cette image en construisant mon argument sur les considérations suivantes.
L'opinion publique, en tant que phénomène collectif, se caractérise par une grande inertie. Les revirements d'opinion sont très exceptionnels. Les conditions pour qu'ils s'en produise un ne sont guère réunies en 1940 et rien ne permet de conclure à l'existence d'une rupture de l'inertie habituelle.
Les études qui affirment l'existence de la rupture de 1940, sont basées sur une documentation insuffisante et font appel à des généralisations hâtives qui manquent de rigueur.
La prise en considération de sources nouvelles ou restées inaperçues et l'analyse critique des sources utilisées jusqu'ici permettent de démontrer l'improbabilité d'un grand changement, voire d'une rupture en 1940.
2. L'évolution de l'opinion vue par les historiens
2.1 L'avant-guerre
En 1934, une guerre civile larvée s'installe en France entre l'extrême droite et des groupes ultranationalistes d'une part, et une partie de la gauche de l'autre. La gauche, déjà majoritaire en 1932 et rassemblée autour du programme de Front populaire, remporte les élections de 1936. Cependant le Front se disloque devant les problèmes internationaux posés par la montée du fascisme et la guerre civile en Espagne. À l'opposition gauche-droite se surajoute en 1938, au moment de Munich, un clivage entre pacifistes et partisans de la fermeté. Le pacte germano-soviétique d'août 1939 renforce un sentiment anti-communiste assez général, assorti chez la droite de l'hostilité traditionnelle à l'idéologie républicaine laïque «des instituteurs», à la franc-maçonnerie et aux juifs.
Pour 1939, on nous propose donc une opinion «extraordinairement divisée», «extrêmement mobile», montrant «sur le plan collectif des symptômes caractéristiques de la psychopathie individuelle» accompagnés de «trois sentiments largement répandus: la lassitude, la tristesse, et … l'angoisse» (Crémieux-Brilhac, 1979, 3-4)
l'adhésion à la guerre (...) est le fait d'(un) (...) peuple sans haine et qui continue d'affirmer son amour de la paix, peuple conscient de tout ce que lui-même et l'humanité risquent de perdre dans ce cataclysme; peuple grave et sans fleur au fusil (Crémieux-Brilhac, 1979, 6-7)
2.2 La drôle de guerre 1939-40
Avec l'interdiction du PCF et de sa presse, ainsi que l'exclusion de la Chambre de ses députés, qui représentaient un sixième du corps électoral en 1936, mais qui étaient considérés comme des «défaitistes au service de l'étranger», la guerre déclarée en septembre 1939 apparut moins comme une guerre contre le nazisme que comme la défense de l'intérêt national en face des impérialismes allemand et russe. L'attaque soviétique contre la Finlande fit même considérer l'Empire communiste comme l'ennnemi numéro un par certains. «L'acceptation de la guerre semble quasi générale.» «L'espoir de vaincre est aussi très largement répandu» (Crémieux-Brilhac, 1979, 8.)
2.3 La défaite et l'armistice (mai-juin 1940)
L'attaque allemande en mai 1940 alluma d'abord ces espoirs: «pour la première fois depuis septembre, mouvement de ferveur patriotique». Mais il fut vite balayé par les événements et donna place à «un mouvement en sens inverse d'une amplitude plus grande encore.» Cela «prouve l'extraordinaire mobilité de l'opinion publique». «L'opinion manque de points fixes» (Crémieux-Brilhac, 1979, 44-45). La défaite et la venue au pouvoir d'une équipe «défaitiste de droite et d'extrême droite» déclenche un mouvement anglophobe qui «prend une ampleur nationale (...) après le 20 juin quand il commence à être orchestré à la fois dans la presse des deux zones» et finira par mettre «un large secteur de l'opinion publique à l'unisson de la fraction défaitiste et anglophobe» (Crémieux-Brilhac, 1979, 48).
2.4 Le nouveau régime (juillet 1940)
Il est communément admis qu'en juillet 40, l'opinion française dans sa grande majorité approuve la mise aux oubliettes de la République et son remplacement par l'État français (message de Pétain du 11 juillet sur les pouvoirs qui lui sont confiés par l'Assemblée législative). Celle-ci est censée avoir applaudi aux messages consécutifs sur «le redressement du pays» (13 août), «la politique sociale de l'éducation» (15 août), «la politique sociale de l'avenir» (15 septembre), «la tâche du gouvernement» (8 octobre), «la politique de redressement national» (11 octobre) (i.e. la Révolution nationale), l'entrevue à Montoire de Pétain avec Hitler et la collaboration:
C'est dans l'honneur et pour maintenir l'unité française, une unité de dix siècles, dans le cadre d'une activité constructive du nouvel ordre européen, que j'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration. (Message du 30 octobre)
et sur «Individualisme et nation» (1er janvier 1941). Elle aurait entériné les mesures concrètes de «redressement» sous forme de: lois constitutionnelles, révision des naturalisations, Code de la famille, interdiction des francs-maçons, internements sans jugements, écoles religieuses, Légion française des anciens combattants, statut des juifs, dissolution des centrales syndicales et création de corporations. Ainsi
La droite n'est pas seule en juillet 1940 à se ranger derrière le maréchal Pétain: tantôt par conviction raisonnée, tantôt par résignation, la grande majorité du pays lui donne son adhésion (Rémond, 1969, 248)
Le nouveau régime n'était pas d'avantage issu d'une cabale. J'essaierai de montrer qu'il a bénéficié de l'appui des masses et du concours de l'élite (Paxton,1973, 17)
Les semaines qui suivirent l'armistice furent marquées par une certaine euphorie; ... en zone «libre» la population bénit le maréchal de l'avoir préservée de l'occupant; l'unanimité est presque totale pour le suivre (Michel, 1978,76)
Une proportion importante de Français ont mis, à ce moment, leur confiance en Pétain; si un référendum sincère avait pu être établi, si des sondages avaient existé, ils auraient révélé un attachement profond à cet homme, jugé planche de salut (Sauvy, 1978, 60)
It was not only the men of the Right who greeted Pétain and the overthrowing of the Republic - if a plebiscite had been held in August, 1940, all observers agree that Pétain would have been approved by ninety-nine percent of the votes (Dank, 1978, 28)
Cf. le titre d'un ouvrage d'Henri Amouroux: 40 millions de Pétainistes.
Il est vrai que quelques ouvrages, en général plus récents et qui s'appuient souvent sur des analyses de l'opinion à l'échelle départementale, sont plus nuancés. Sweets (1986, trad. fr 1996) à propos de Clermont-Ferrand:
Je me suis aperçu que plus de gens se sont opposés à Vichy et moins de gens ont activement collaboré que je ne l'avais supposé (Sweets, 1996, 10)
Zaretsky à propos du Gard, haut-lieu du protestantisme français, et donc traditionnellement réfractaire:
most citizens rejected, on ideological and moral grounds, and earlier than generally held, the regime of Vichy (Zaretsky, 1995, 259)
Cf. aussi Baudot, 1960, sur le département de l'Eure; Bougeard, 1990, sur la Bretagne; Laborie, 1980, sur le Lot.
Quelques ouvrages d'ensemble récents prennent également leurs distances par rapport à cette idée d'un soutien général donné au régime par l'opinion.
le rapport que nouèrent les Français avec Pétain (...) s'éclaire à la lumière nouvelle des archives. (...) Une documentation complète corrige ou retourne en ce domaine quelques-unes des analyses de mes grands prédecesseurs. Disons que j'y ai trouvé plus de réticences envers Pétain que je ne m'y attendais et surtout plus tôt que je ne le croyais (Ferro, 1993, iv)
Il ne paraît pas trop hasardé d'avancer que, jusqu'en 1942, le courant favorable a concerné, en moyenne, entre un quart et un cinquième des Français de la zone libre, et entre un cinquième et un sixième de l'ensemble du pays. Cela ferait tout de même quelques millions de personnes, très au-delà du petit cercle des partis de la collaboration (Burrin, 1997, 191)
2.5 Le revirement en retour de l'opinion après 1942
L'idée de mobilité et de revirement de l'opinion en 1940 se complète par l'idée d'un revirement en arrière quand le vent commence à tourner, ce «vent mauvais» que Pétain dénonce déjà en aôut 1941.
L'effort réformateur de Vichy s'épuisait. Les rapports avec l'occupant dominaient tout et la collaboration proclamée en 1940 se révélait illusoire. L'entrée de l'URSS dans la guerre avait donné un coup de fouet communiste à la résistance intérieure. Avec la participation des États-Unis et les premiers revers allemands, des espoirs commencent à se faire jour. L'occupation de la zone libre, le Service de travail obligatoire (le STO) et la réunification des mouvements de résistance dans un grand Conseil national sous de Gaulle (le CNR) semblent avoir fini par retourner les opinions. En 1944, à la veille de la libération, seule une petite minorité defendait encore la collaboration. Personne ne croyait plus à la Révolution nationale.
2.6 L'énigmatique cas Pétain
Curieusement, Pétain semble garder une grande popularité. En 1935 un sondage le place en tête des personnalités susceptibles de sauver la patrie en danger (Ferro, 1993, 8). La même année, Hervé publiait son «C'est Pétain qu'il nous faut» et un «Fonds Pétain» recueillait des contributions en vue des élections de 1936 où il «fallait mettre fin au règne des politiques». En 1939, Léon Blum et Pierre Cot le qualifièrent de noble, humain et de général républicain (Ferro, 1993, 9).En septembre 1944, donc après la fin peu héroïque du régime de Vichy, un sondage donne 58% de non à la question s'il faut punir Pétain, contre 32% de oui (Gallup, 1976), mais en février 1945, 34% répondent non (53% oui), en juin 14% non (76% oui). En avril 1948, 37% pensent qu'il faut libérer Pétain (47% non). Encore en mai 1967, le nom de Pétain figure sur une liste des personnages qui ont le plus fait pour la France depuis la Révolution, après de Gaulle, Pasteur, Napoléon et Clemenceau, au même niveau que les deux Curie, Blum et Poincaré, mais avant Jaurès et Leclerc (Gallup, 1976).

Pétain à Marseille, dec. 1940
3. Théorie des opinions et opinion publique de 1940
Les appréciations des historiens cités ci-dessus posent de nombreux problèmes d'ordre théorique. Je ne m'arrêterai qu'à deux de ces problèmes: Comment accorder avec leurs jugements sur 1940 ce que dit la théorie des opinions (Berger, 1957; Sauvy, 1977; Thomsen, 1979; Tingsten, 1968, Wilson, 1967, voir aussi Opinion publique et Sondages d'opinion et les indications bibliographiques dans Encyclopædia Universalis)? Comment évaluer l'état d'esprit de 1940?
3.1 Théories d'opinion et recherche historique
Élections, référendums et sondages donnent dans nos sociétés modernes une image de l'opinion publique presque au jour le jour, même si cette image est nécessairement un peu simpliste: tant de oui, tant de non, tant d'indécis à propos de questions en général très spécifiques.
En histoire, où il ne s'agit pas de prédire et rarement d'expliquer quelque chose de très spécifique, ce sont surtout les structures d'opinion, les attitudes générales qui intéressent, notamment dans la mesure où elles influencent les preneurs de décisions, et parce que ceux-ci, en retour, essaient de les influencer par l'intermédiaire de l'information et du débat public dans le meilleur des cas, mais aussi quelquefois en utilisant la désinformation, la propagande et la censure.
Une opinion peut toujours être exprimée sous forme d'un énoncé. C'est la raison des techniques de sondage, où l'opinion individuelle est recueillie comme réponse à une question. L'ensemble des opinions d'un individu, cependant, n'est pas une suite de réponses à des questions sans queue ni tête, mais une structure cognitive, en principe logiquement cohérente. L'opinion publique, par contre, n'est pas une structure cognitive. C'est une construction, sous forme d'énoncés, que nous attribuons à une collectivité pour en expliquer le comportement, ou qu'un groupe, une collectivité, s'attribue, p. ex. en se dotant d'un programme ou en votant une motion, pour discipliner le groupe et coordonner son action collective.
C’est donc le groupe qui, parce qu’il est le lieu du débat qui «collectivise» les opinions, est le moteur de la formation d’une opinion publique.
Certains groupes sont primordiaux dans le processus de formation des opinions individuelles et collectives. Ligues des droits de l’homme, associations de parents d’élèves, associations sportives, partis politiques, syndicats, etc., ont chacun leur domaine spécifique. Ce sont les groupes «primaires». Il se chargent de la formulation et de la publication des opinions du groupe. C’est donc grâce à l’unanimité plus ou moins grande réalisée à l’intérieur des groupes primaires que les opinions individuelles se muent en opinion publique.
En deuxième place viennent les médias. Ils n'ont un rôle dominant que si les groupes primaires font défaut. Normalement les opinions exprimées dans les médias, dans la presse d'opinion par exemple, ne sont pas acceptées telles quelles par les esprits. Elles sont filtrées par les débats au sein des groupes primaires. En sens inverse, les médias fonctionnent comme porte-parole ou amplificateurs de l'opinion des groupes dans le débat public. Ils ne créent donc pas l'opinion, mais contribuent à fixer l'ordre du jour et des groupes primaires et du public.
En troisième lieu, seulement, vient l'expérience personnelle, qui, par définition, n'est ni collective ni publique et qu'il est donc difficile de faire valoir dans le groupe. Même les leaders d'opinion, qui, souvent, doivent leur rôle à leur expérience personnelle, ne peuvent agir contre l'avis général du groupe. D'où l'impression assez fréquente que le leader suit le groupe plutôt que l'inverse.
3.2 La situation en 1940
Dès juillet 1940, la nouvelle équipe au pouvoir avait le désir de diriger l'opinion, non de l'écouter. Elle contrôle étroitement les médias, contrôle cependant inefficace parce que, pour la première fois dans l'histoire, les gens peuvent écouter des radios étrangères: les radios anglaise et suisse. Il y a alors plus de 5 mio. de récepteurs en France. Ensuite, le pouvoir fait un grand effort pour entraver la vie collective des associations hostiles à son programme, en les interdisant si nécessaire, et pour les remplacer par des mouvements à sa dévolution: Légion, mouvements de jeunesse, etc.
Rien ne semble indiquer que ces efforts aient porté fruit. Bien au contraire, de nouveaux groupes primaires, plus difficiles à contrôler, surgissent sur le terrain laissé par ceux qui ont été interdits. Groupes d'auditeurs de la radio anglaise dans les maisons privées, dans les cafés et même parfois dans les rues pendant cet été exceptionnellement chaud de 1940. Des auditeurs de la BBC racontent dans leurs lettres à celle-ci comment on colporte les informations et les opinions venant de Londres et les rapports des indicateurs de Vichy le confirment. Rapidement des signes discrets, tels que les V, les croix de Lorraine, et même des épingles de sûreté, portés au revers, rappellent l'existence et l'appartenance à de tels groupes. Des tracts ronéotypés circulent avec des extraits des déclarations de «l'ex-général de Gaulle» qui très rapidement apparaît comme un leader de l'opinion et de la résistance psychologique.
3.3 Le processus de formation d'une opinion
Deux traits caractéristiques des opinions en rendent la manipulation difficile: l'appartenance à une structure cognitive cohérente et la dépendance de l'existence de groupes. Cela explique l'inertie des opinions, et partant l'inertie de l'opinion. Un grand changement au sein d'une structure d'opinions, portant sur des questions qui concernent les niveaux profonds de la personne, prend du temps, parfois des générations: la peine de mort et l'IVG par exemple. Il ne s'agit pas seulement de remplacer un énoncé spécifique par sa négation. L'assimilation d'une nouvelle opinion, et surtout d'une opinion contraire, exige un processus d'accomodation lent et coûteux.
On peut distinguer cinq stades dans le processus de formation de l'opinion publique:
(1) Initiative: Un problème nouveau est soulevé ou se présente.
(2) Désarroi: Le problème doit trouver place dans les structures individuelles d'opinions.
(3) Cristallisation: Les groupes primaires font peu à peu le tri des pour et des contre.
(4) Décision: Ce triage terminé, les groupes peuvent prendre une décision.
(5) Unification: De nouvelles structures sont formées, le problème a été assimilé.
Le mot désarroi revient sous beaucoup de plumes. Il est certainement à sa place pour décrire la situation en 1940. On pourrait même parler d'une succession de désarrois déclenchés par les messages de Pétain et par les initiatives du pouvoir jusqu'en 1942. Mais cela ne veut pas dire que les stades de cristallisation, de décision et d'unification se soient faits de façon uniforme et dans le sens de l'acceptation. Les refus sont également possibles et, nous l'avons vu, même probables, voire logiques.
À cela, il faut ajouter que la France n'est plus un collectif en 1940. Le territoire est coupé en six: zones annexées, zones interdites, zones occupées par les Allemands et par les Italiens, zone dite libre, départements d'Afrique du Nord. La population est fragmentée: la majorité des Français ont pu rester en place chez eux, mais 5 mio ont éte déplacés par l'avancée de l'armée ennemie, presque 2 mio sont dans des camps de prisonniers, quelques centaines de milliers sont en exil, en tout entre 15 et 20% de la population en situation de rupture avec leur milieu normal, à propos desquels le mot opinion publique n'a pas ou peu de sens.
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La France divisée de 1940 © Centennia |
L'incontestable affection générale portée à Pétain avant, pendant et après la guerre montre que l'affectivité est impliquée. La fidélité et la reconnaissance envers un personnage n'ont rien de rationnel. Si la fidélité à l'homme est en conflit avec la fidélité envers une opinion, le conflit est souvent escamoté. L'armistice, l'anglophobie, la condamnation de de Gaulle, les Lois constitutionnelles de l'État français, la Révolution nationale, le statut des juifs et surtout la politique de collaboration choquent bien des admirateurs de Pétain, et les poussent à des formes de résistance à leur portée. Ils inventent alors, pour échapper au dilemme, des boucs émissaires qui agissent à l'insu et sans le consentement du maréchal. La thèse du «détournement de vieillard.»
Du point de vue de la théorie, on peut donc conclure que la thèse d'un revirement brutal de l'opinion en 1940 est improbable. Reste à savoir si l'étude des documents l'emportent sur les probabilités de la théorie.
4. La question des sources
4.1 Les archives de Vichy
Pour étudier l'opinion des «années noires», on ne peut s'appuyer sur des sondages ou des élections. Ni les uns, ni les autres n'ont eu lieu à Vichy. D'ailleurs, le régime n'a jamais songé à sonder l'opinion pour respecter la volonté populaire. Ce que disent les messages officiels, c'est qu'on voulait un redressement moral et intellectuel pour faire une France où la discipline des subordonnés réponde à l'autorité des chefs. Non pas la «vox populi», mais «la voix de son maître».
Néanmoins, le pouvoir a voulu (et a pu) disposer d'un certain nombre d'informations sur les opinions, informations que l'historien peut utiliser dans ses analyses. Il s'agit de rapports provenant des autorités locales, par exemple des préfets, des rapports de la censure postale et des écoutes téléphoniques, de rapports d'envoyés en mission, et de l'abondant courrier que certains Français adressaient au maréchal à Vichy. 1.500 lettres par jour en moyenne sont dépouillées par son cabinet en 1941.
Cette correspondance représente, aux yeux du Maréchal, une source d'information à laquelle il attache un grand prix, parce qu'elle le renseigne non seulement sur l'état général de l'opinion, mais sur le personnel en fonction et sur la bonne marche de l'administration. Il tient à ce que les Ministres et Secrétaires d'États intéressés en aient connaissance afin qu'ils aient, eux aussi, les éléments d'information nécessaires et puissent, s'il y a lieu, prendre les décisions s'imposant (Le Général Laure, secrétaire Général du Maréchal Chef de l'État, à l'Amiral de la Flotte, le 17 mars 1941, AG 52)
4.2 Rapide tour de France dans les rapports
L'image de l'opinion que les autorités pouvaient se faire à partir des ces élements était moins réconfortante que celle que proposent les historiens. Les rapports des autorités révèlent souvent des sentiments hostiles au régime. Après Montoire, où une circulaire du 22 octobre avait demandé des rapports sur l'état d'esprit public, un préfet écrit: «Cette rencontre a réveillé un très vif intérêt dans l'opinion publique.» Puis après quelques remarques rassurantes sur «la partie éclairée de cette opinion»:
Il n'est pas exagéré de dire que la population savoyarde attend avec angoisse les résultats des négociations engagées
.Et plus loin:
Je dois à la vérité de dire que l'ex-Général de Gaulle compte encore une fraction non-négligeable de partisans, qui se récrutent surtout dans les couches moyennes de la population. Cette attitude n'est pas le fait de survivances idéologiques; elle implique d'avantage une condamnation des efforts tentés par le gouvernement. Elle traduit la pensée que seule une victoire anglaise pourrait rendre à la France son ancienne grandeur (5 nov. 1940, Haute-Savoie, F1 CIII 1187).
Le même préfet assure le 16 nov. les autorités de
la sincérité des sentiments qui animent la masse des Français à l'égard du Maréchal Pétain. Même lorsque leur élan est tempéré par des divergences de détail ou par certaines réticences.
Le préfet attribue ces réticences à l'influence de l'opinion suisse transmise par la radio et les journaux de ce pays.
Le préfet du Gers divise l'opinion de l'élite en trois tendances:
- les patriotes qui suivent le Maréchal
- les ralliés qui pensent que le principe de la collaboration est un principe réaliste (...) mais qui ne s'extériorisent pas
- les adversaires du gouvernement (plus que du chef de l'État) qui n'ont d'oreilles pour la radio anglaise. (...) Les partisans de l'ex-Général de Gaulle s'appuient sur la radio anglaise pour combattre sournoisement; ils se font ainsi les agents occultes de l'ex-Général de Gaulle. (...) il convient de surprendre les cercles intimes où se réunissent seulement quelques personnes pour déceler l'origine des nouvelles susceptibles d'alarmer l'opinion publique (1 nov. 1940, F1 CIII 155).
Au mois de décembre, c'est chose faite. On a p. ex. arrêté le jeune C.R., 19 ans, «qui se livrait à une active propagande, par tracts, en faveur de l'Angleterre et de l'ex-Général de Gaulle.» Il signale en même temps le cas troublant des expulsés Mosellans,
dont l'ardent patriotisme ne peut être mis en doute, mais qui sont animés d'un violent sentiment de haine et de vengeance à l'égard des Allemands, [et qui] préméditent déjà de contracter des engagements pour servir dans les colonies avec l'arrière-pensée (...) de combattre aux côtés de ceux qui luttent contre l'Allemagne (5 déc. 1940)
Le préfet de Gironde laisse apparaître entre les lignes et derrière la langue de bois, alors en usage (élan ardent, grandeur, noblesse, ère nouvelle), une réalité complexe et troublante:
Le message [sur la collaboration] de M. le Maréchal Pétain, chef de l'État Français, s'il n'a pas rencontré l'agrément unanime de tous les Français a cependant suscité (...) un élan ardent (...) Sans doute, de nombreux esprits restent encore insensibles à la grandeur et à la noblesse des principes supérieurs dont s'inspirent (sic!) le chef de l'État. Beaucoup, par intérêt ou idéologie, ne veulent pas admettre qu'une ère nouvelle révolutionne le monde. (...) Certains clans politiques demeurent obstinément hostiles au gouvernement actuel. Communistes, socialistes, une grande partie des radicaux-socialistes, de l'U.S.R., des Mandelistes restent attachés à leurs anciens leaders. Ces derniers, plus ou moins ouvertement, continuent à faire campagne. (...) Tous fondent leur espoir sur une victoire anglaise. Leurs inclinations sont insidieusement entretenues par le clan judéo-maçonnique, lequel méthodiquement poursuit son travail de sape. (22. oct. 1940 F1 CIII 1187).
Et d'assurer que les milieux suspects sont bien surveillés. Le mois suivant, après avoir mentionné le flottement de l'opinion après l'annonce de la rencontre avec Hitler:
Le haut prestige dont jouit le maréchal Pétain lui assure un crédit presque illimité et une obéissance réfléchie. (...) Une opposition n'en existe pas moins, [ayant] pour origine l'écoute de la radio anglaise, et aussi l'action insidieuse des francs-maçons, des juifs et des communistes (...) (22 nov 1940 F1 CIII 1187).
Il fait encore état de la propagande des communistes, des socialistes, des radicaux-socialistes, des U.S.R. et des mandelistes.
Tous fondent leur espoir sur une victoire anglaise. (...) En bref, l'opinion est perplexe. Certes elle fait confiance à M. le Maréchal Pétain (...) mais elle craint les résistances larvées (22 nov. 1940).
En décembre, les choses ont évolué. Les affiches anti-anglaises produisent un effet contraire. «Certains esprits sont encore attachés, par une sorte de sentimentalisme, aux traditions que représentent pour eux la «Vieille Angleterre»». La propagande communiste augmente (148 communistes ont été arrêtés le 22 novembre).
Quant aux juifs, si le sentiment populaire dans son ensemble réprouverait une action brutale ..., il verrait avec soulagement des mesures propres à débarasser le pays de l'influence prépondérante qu'ils exerçaient ... [En conclusion: Les sentiments sont contradictoires.] Toute l'éducation populaire est à refaire (10 déc. 1940)
.4.3 Les envoyés en mission
Du territoire de Belfort, très étroitement contrôlé par les Allemands, émane une note confidentielle du Secrétariat Général des Anciens Combattants:
Belfort [est] TRÈS front populaire. On a apposé des affiches contre le gouvernement. La poussée est TRÈS FORTE (...) La municipalité entièrement contre nous.
Le préfet, bon type, ... honnête, intelligent, courageux sur le terrain national; je crains qu'il ne réagisse pas assez sur le terrain intérieur. Il faudrait qu'il ait des ORDRES FERMES. (17 oct. 1940, F1 CIII 1142)
Un envoyé en mission séjourne du 7 au 17 nov. dans ce lieu inquiétant:
1. La municipalité archifront populaire (le maire juif est prisonnier, mais les adjoints sont là) continue son jeu (...)
2. La camaraderie front populaire continue à jouer au sein de l'administration (...) où on mène sourdement le combat contre Vichy.
À la rentrée des classes dans aucune école de Belfort (...) l'Allocution du Maréchal n'a été lue.
J'étais prévenu qu'il y avait en zone occupée un nombre considérable de «gaullistes» ou tout au moins d'anglophiles. (...) mais je ne pensais pas qu'il y avait un courant tel que «tout le monde, comme le disait un de mes amis, est un peu gaulliste.» Ce courant à réussi à gagner l'esprit de bon nombre de nationaux, de bien pensants, de catholiques, de conservateurs qui ne réflechissent pas et que, fait plus grave, personne n'est là pour éclairer et guider. (...)
Quelle est la proportion des anglophiles? C'est assez difficile à déterminer. (...) Mais [parmi] ceux qui créent l'atmosphère dans laquelle vit la masse moutonnière (...) on peut estimer quant à ceux-là, sans craindre de se tromper, qu'il sont anglophiles dans la proportion des 3/4. Mais le 1/4 restant, généralement, se tait. (...) je n'ai malheureusement pas trouvé dans Belfort (...) une personnalité susceptible d'un raisonnement sérieux qui milite en faveur du gouvernement du Maréchal. Il m'a été pénible de le constater. J'estime qu'il est de mon devoir de le dire.
Bainville a dit quelque part dans son Histoire de France qu'il n'y a pas de gouvernement possible contre l'opinion publique. Il faut faire l'opinion publique. Et pour cela organiser la propagande. (AG II 454)
Le préfet renchérit:
Situation morale: Les populations n'ont pas confiance dans la politique de collaboration. ( ) Elles ne comprennent pas la nécessité des mesures économiques éditées par le Gouvernement, et les intérêts particuliers prédominent toujours. (1er déc. 1940)
En mars 1941:
La jeunesse doit être maintenue sous une discipline de fer. Ne la flattons pas. Elle est déjà trop sûre d'elle et prête à la révolte. Des incidents récents au lycée de Belfort m'en ont donné une nouvelle épreuve. L'attitude de la jeunesse à l'égard des troupes d'occupation manque le plus souvent de correction malgré des avertissements. Elle ne fait pas preuve d'un très grand courage en traçant nuitamment des croix de Lorraine sur les murs ou en déchirant des affiches.
en septembre 1940, un autre envoyé en mission dans la zone occupée rapporte après plusieurs semaines de séjour:
Depuis trois semaines a eu lieu un revirement complet des sentiments à l'égard de l'Angleterre: pas un Français qui ne souhaite la victoire anglaise; les émissions de la BBC ...[ont] contribué à ce revirement.
L'action du Gouvernement français n'est suivie qu'avec indifférence; la radio de Vichy est massivement considérée comme d'inspiration allemande (AG II 454)
En Lorraine au moment de Montoire (fin octobre 1940) on est
monté à fond contre lui [le gouvernement], et même contre le Maréchal, que ce soit l'employé de chemin de fer, l'ouvrier, le petit bourgeois ou même la classe moyenne. Une seule radio accueillie avec joie, la radio anglaise. Celle de Toulouse détestée. - «Nous avons été trahis.» - «On nous a vendus.» - «Le général de Gaulle est le seul qui ait notre confiance, les autres se sont sauvés.» - «L'armistice est une honte.», etc. (AG II 454)
Un incident déplorable est rapporté du Gard, où
l'ancien inspecteur d'Académie, nommée récemment à la tête de l'Instruction primaire, [a] dans une réunion organisée à l'occasion de son départ, prononcé un discours dans lequel aucune allusion n'a été faite à la personne de Monsieur le Maréchal Pétain.
M.P. a dit «que la dissolution des Écoles Normales était le résultat d'une ignorance et d'une injustice». Cette phrase a été saluée d'applaudissements unanimes.
Il a conclu son discours par ces mots «je resterai toujours ce que j'ai toujours été le défenseur des instituteurs et des Écoles Normales» (1 dec. 1940, F1 CIII 1153)
En novembre la population du Finistère manifeste sur les tombeaux de soldats anglais. Elle est très anglophile. «Écouter la radio dite «de Vichy» paraît une attitude antinationale». Pour retourner l'opinion il faudrait autre chose que la presse et la radio: «une contrepropagande habile, méthodique, continue et discrète, une propagande faite de bouche à oreille ... par les notabilités et les membres du clergé». Le département est gangrené par le communisme. Les ouvriers écrivent Thorez au pouvoir et Vive de Gaulle sur les murs. (F1 CIII, 1153)
Rapport après un voyage d'enquête en Bretagne et en Normandie du 15 nov. au 1 déc. 1940 (signé G. Vigne):
les populations bretonne, normande, angevine et beauceronne sont anglophiles dans la proportion de 99%. Elles attendent et souhaitent la victoire de l'Angleterre (...) Même à Lorient où les bombardements quotidiens de l'aviation britannique font des ravages importants, les souhaits de la population sont unanimement pro-anglais. (AG II 454)
Les directeurs des journaux demandent des changements dans les articles et autres textes «d'information» distribués par Vichy. Tels qu'ils sont, ils coûtent des lecteurs aux journaux: «Tout ce qui paraît à Paris est considéré comme «vendu» aux Allemands (...),» dit-on. Le rapporteur soupire: «les directeurs des journaux n'ont plus la maîtrise de l'opinion de leurs lecteurs.»
Le 11 novembre, un rapporteur décrit son séjour á Paris du 26 octobre au 9 novembre:
Moralement, la population parisienne, quel que soit le milieu social, est anglophile. (...) Les gens discutent âprement la personnalité de M. Pierre Laval et celle du Maréchal lui-même est mise en cause. Dans la population des Halles de la Villette, la HAINE des Allemands va jusqu'à la violence. On envisage «la révolution». Le but de cette révolution semble être de balayer «le gouvernement de Vichy» (...) qui est vendu aux Allemands. La «Collaboration» avec la puissance occupante semble être une manoeuvre au cours de laquelle M. Pierre Laval trouve son avantage. Quant au Maréchal, il laisse faire. Les «purs parmi les purs» ne craignent pas d'affirmer qu'il a manqué d'énergie en demandant l'armistice. Bref, la majeure partie de la population ne mesure pas l'étendue de la défaite (...) et espère «dans le miracle anglais».
(...) individuellement les gens sont susceptibles d'être raisonnés et parfois même convaincus. (...) Il faut absolument (...) une propagande rapide, intense et habile touchant tout le monde.
Il faut rechercher et trouver les agents de propagande français et étrangers qui ont créé et entretiennent la dangereuse action signalée plus haut. Ils existent certainement en grand nombre, car la quasi unanimité de l'opinion en zone occupée ne saurait s'expliquer autrement.
En résumé, il faut prendre en main l'opinion française dans les deux zones, la redresser, redonner aux gens abattus de la confiance, leur montrer qu'ils ne doivent être ni anglophiles, ni germanophiles, mais simplement français et qu'ils ne doivent compter que sur eux-mêmes pour la grande rédemption à laquelle le Maréchal a consacré sa vie.
L'information et la propagande sont à la base de cette action (AG II 454)
On ne peut s'étonner de la naiveté de ces rapporteurs qui attribuent aux adversaires de la Révolution nationale et de la collaboration des sentiments d'abandon, «d'abattement» et de manque de confiance. Ils attribuent à la propagande «ennemie» des vertus colossales. La guerre des esprits est perdue ou va l'être, affirme un rapport au secrétariat du maréchal:
Un court passage à Paris permet à quiconque d'être convaincu de l'urgente nécessité d'un service de propagande.
La propagande anglaise - «gaulliste» ou non - agit à plein et avec efficacité (agents, radio, tracts.)
Les juifs et les F.M. [francs-maçons] se défendent et combattent le Maréchal.
Les Français de la zone occupée ressentent un sentiment d'abandon - injustifié - sans doute, mais qu'il faut comprendre et qui est réel.
Un gouvernement ne peut se passer de propagande (voir Louis XV, Napoléon, Hitler, Staline,...,etc.)
La propagande doit être habile. (...) Elle doit toucher la masse.
Or en ce moment, cette masse constituée par la population laborieuse est méfiante, sceptique. Le journal, le discours, la radio (...) n'agissent que fort peu sur elle et obtiennent même un résultat contraire à celui escompté. (...)
Le meilleur propagandiste est celui qui agit à l'atelier, au café, chez le coiffeur, chez le commerçant. (AG II 454)
Le rapport propose la création d'un corps de 15 à 20 agents de propagande bien entraînés, intelligents, capables de travailler partout et n'importe quand. Il doivent engendrer un effet de boule de neige et former les cadres d'un futur réseau.
Un dossier du docteur Ménétrel, chef du secrétariat particulier du Maréchal, contient un rapport Sur l'état d'esprit de la jeunesse, basé sur un questionnaire:
les militants, les «enthousiastes» sont rares et sont souvent en butte aux railleries de leurs camarades.
On pourrait croire que ce qu'on nomme «la Révolution Nationale» ait soulevé l'enthousiasme des Jeunes. Il n'en est malheureusement rien. (...) Les réponses des Jeunes à notre enquête sont à peu près unanimes. (...) beaucoup de Jeunes n'ont pas compris. Beaucoup ne se rendent pas compte de la situation (...).
L'annonce d'une collaboration avec l'Allemagne a d'abord provoquée une répulsion à peu près générale. Assez rares sont les jeunes qui ont depuis changé d'opinion. (...)
Les réponses qui nous viennent de la zone occupée montrent la jeunesse divisée en deux camps, la plupart anti-collaborationnistes, les plus intelligents convaincus au contraire de la nécessité d'une entente et d'une coopération. Il n'est pas nécessaire de dire que beaucoup misent sur une victoire britannique qu'ils considèrent comme assurée et estiment que la collaboration est «une plaisanterie». «Jamais (...) ou tant au moins que l'Allemagne n'aura plus de visées territoriales sur la Pologne, la Norvège, le Danemark, la Belgique, le Luxembourg, l'Autriche, la Tchécoslovaquie, la Slovaquie, la Roumanie, autant de pays qui ne lui avaient rien fait. (...) Qu'on se rappelle un peu pourquoi nous avons déclaré la guerre à l'Allemagne?» (...) «J'ai eu beaucoup de discussions avec mes camarades de classe (...) de même quelques autres élèves des autres classes avec leurs camarades. La grande majorité souhaitent la victoire du traitre de Gaulle et des Anglais.» (...) «La jeunesse des chantiers est aussi réfractaire dans son ensemble», déclare un chef de chantier, «elle ne comprend pas le sens de cette collaboration.» (21 jan. 1941, AG II 79)
4.4 Chez la police et chez la censure
Finalement, un rapport de la Sûreté nationale constate qu'après la manifestation des étudiants sur les Champs-Élysées le 11 novembre 1940, la population parisienne se prépare à des provocations contre l'occupant, qui répondra avec des réprésailles.
Le contrôle téléphonique [dont le dossier F 7 est incomplet] constate dans son second (?) rapport après la défaite (la semaine du 2 au 8 septembre) que la masse se rend compte des conséquences qu'aurait pour le pays la victoire totale de l'Allemagne, d'où la prise de position de plus en plus nette en faveur de l'Angleterre (...) Le général de Gaulle jouit d'une popularité croissante (...) Beaucoup pensent que «la soumission du Gouvernement aux Autorités Allemandes est exagérée.» D'autres se demandent si le Gouvernement est vraiment pro-allemand ou s'il cache habilement son jeu en jouant sur les deux tableaux (F 7 14927).
Dans la semaine du 9 au 15, on a parlé au téléphone du voyage de De Gaulle en Afrique: «On escompte que la résistance pourra reprendre un jour en s'appuyant sur les ressources de notre empire colonial. (...) Beaucoup aimeraient pouvoir l'aider [de Gaulle] et certains expriment l'intention de le rejoindre, malgré les punitions qu'ils encoureraient.» A la fin de septembre on a repéré des remous dans les administrations: «réunions clandestines d'instituteurs [c'est la rentrée des classes] (...), fidélité à l'égard de préfets révoqués ou de maires suspendus, (...) opposition sourde du personnel administratif». Mais en général, les Français parlent peu du gouvernement et de la direction du pays dans leurs conversations téléphoniques. Les messages du maréchal des 8 et 11 octobre sont «bien accueillis, mais sans fiévre d'enthousiasme (...) Quelques isolés n'y voient même qu'un simple discours de plus.» La semaine suivante «une certaine émotion dans les grandes administrations ayant un nombreux personnel féminin se traduit par des commentaires sur le licenciement des femmes mariées.» (Ib.)
Les synthèses du contrôle postal sont décevantes. Une statistique, due à l'initiative de l'amiral Darlan, sur les contrôles du 11 septembre 1941 au 12 mai 1942, qui donne le chiffre incroyable d'entre 300.000 et 350.000 lettres lues par semaine, a produit très peu de résultats. Entre 5 et 10 % parlent du ravitaillement, seulement entre 0,5 et 0,8% font mention de Pétain, dont 90% favorablement. Le problème numéro trois, la collaboration, n'apparaît que dans moins de 0,5 % des lettres, pour 60 à 70% d'entre elles en termes défavorables.
4.5 Les lettres au maréchal
Les lettres personnelles au Maréchal, par contre, donnent des renseignements intéressants sur l'opinion. Elles sont souvent issues des classes modestes, alors que normalement
sauf exception, ces écrits (mémoires, carnets de notes, journaux intimes, correspondance privée) proviennent des représentants des classes aisées et constituent en fait ce que G. Dupeux nomme «les archives de l'élite» (Laborie, 1980, 366)
Plus de 1000 lettres par semaine dès les premières semaines. La plupart des gens écrivent pour obtenir une faveur, pour dénoncer quelqu'un, pour proposer des projets qui pourront sauver le pays. Les lettres qui font allusion aux opinions politiques de l'auteur de la lettre, - et elles sont nombreuses - assurent que cet auteur a toujours adhéré aux idées de la Révolution nationale:
Depuis 1897 je savais que le F.M. (franc-maçon) était le grand danger pour la France, pour Dieu, la grande soufrance et je promettais de les défendre. Toute ma vie depuis n'a eu d'autre but. (7 juil. 1940:AG II 53).
Pas de néophytes. Pétain et son équipe n'ont enfoncé que des portes ouvertes. Quelques lettres sont critiques, mais avec déférence. On croit beaucoup au double jeu :
Dans notre Bourgogne si riche, la nourriture devient rare, la vie difficile. Le moral est flottant. On ne sait de quel côté orienter son espoir. On perçoit des contradictions et des lacunes inquiétantes dont voici quelques exemples:
Les loges sont dissoutes (...) mais ce sont toujours les mêmes personnages, visibles ou occultés, responsables ou non, qui mènent les affaires, qui favorisent ouvertement et cyniquement eux-mêmes et leurs amis. Qui y mettra fin?
Une propagande rouge et antagoniste à l'action nouvelle s'exerce ouvertement à Dijon. Qui l'interdira?
Les mêmes Inspecteur d'Académie et inspecteur primaire, protagonistes actifs du Front Populaire, les mêmes instituteurs, ex-lecteurs de l'Humanité, tous plus ou moins Maçons ou sympathisants sont restés en place. Qui les chassera? (...)
On comprend bien que l'action des Français de de G... doive être officiellement désavouée et condamnée. Mais beaucoup gardent cependant leur estime pour ces frères courageux qui veulent tout de même continuer la lutte. Et tous, quel que soit leur avis personnel, déplorent tristement cet échange de reproches (...) qui ont pour effet de diviser les Français dans leur jugements, leurs espoirs et leur tenue. (11 sep. 1940 AG 53)
4.6 Les Français écrivent à la BBC
Parellèlement aux lettres adressées à Pétain, d'autres Français ont profité de l'existence de liaisons postales avec l'Angleterre pour écrire à la BBC, dont on a pu constater l'importance pour l'opinion en France pendant la guerre dans les citations ci-dessus.
Déjà en septembre 1939, où le gouvernement français instaurait le contrôle des médias, beaucoup de Français ont commencé à s'informer en écoutant la radio anglaise, qui avait commencé ses émissions en français en 1938. Le service d'information de la BBC était rapide et crédible puisque exempt de censure, à l'inverse de la radio française. Les auditeurs ont vite commencé à écrire: 3.600 lettres de janvier à juin 1940, souvent pour exprimer la reconnaissance et la fidélité. Avec l'occupation, le flot de lettres tarit, surtout parce que les auditeurs de la zone occupée ne pouvaient expédier leur courrier qu'au compte-gouttes et grâce à la bien-veillance des passeurs de ligne. Avec l'occupation de la France entière en novembre 1942, le flot s'arrête. Les archives de la BBC contiennent 3.000 lettres de juin 1940 à novembre 1942. La plupart ont été écrites par des personnes appartenant aux classes moyennes, en majorité centre-gauche, femmes et catholiques.
Le contenu de ces lettres suit la courbe des événements. Douleur, déception, honte au moment de la défaite, mais aussi volonté de résistance. Au bout d'un certain temps, interrogations sur les causes et les responsabilités dans la défaite. Honte et colère contre Vichy, haine pour les Allemands. La collaboration? «Nous savons ce que veut dire collaboration en allemand! cela veut dire écrasement de la France et de tous les Français. (...) Non, nous ne voulons pas collaborer» (Paris, 21 dec. 1940). L'impression d'adhésion très majoritaire donnée au combat des Anglais et à la résistance de De Gaulle qu'on repère dans les archives de Vichy, se confirme: «Je viens de passer deux mois dans la zone occupée et je puis vous dire que là-bas la grande majorité de la population est en communion d'idées avec vous et désire votre victoire,» (Allier, 30 août 1940). Curieusement, un certain nombre de correspondants conseillent aux journalistes et commentateurs, au nom de la bonne cause, d'éviter les attaques contre Pétain, soit parce que cela les choque personnellement, soit parce qu'ils ont constaté que cela choque d'autres auditeurs.
5. Conclusion
Ainsi, aussi bien les sources que la théorie confirment le vieil adage anglais
He who's convinced against his will
Is of the same opinion still
Il est improbable qu'il y ait eu un revirement des opinions - et partant de l'opinion - en 1940, avec un retour au départ après 1942.
Pourquoi alors les historiens ont-ils cru déceler cette évolution? Pourquoi cette version de l'histoire intérieure de l'occupation?
Pour trois raisons, peut-être.
D'abord par dégoût du mythe unanimiste de la résistance active. Par souci de démythification, on crée alors un autre mythe, le mythe flagellateur des Français unanimement collaborateurs.
L'idée réconfortante d'une immense majorité de Français dressés contre l'occupant (...) le point de vue unanimiste (...) [qui] affirme sans rire (...): «Derrière leurs chefs, Pétain d'une part, (...) et de Gaulle de l'autre, (...) les Français ont, pendant les années difficiles, résisté chaque jour sous des formes multiples à l'occupation allemande... Ils ont refusé de suivre les minorités qui voulaient les entraîner d'un côté ou de l'autre, prématurément, vers l'aventure» (...) relève de la carricature grossière. (Laborie, 1980, 339).
Ce qui est remarquable, c'est que le critique n'est pas muni d'une documentation et d' arguments plus solides que celui qu'il critique. Ni le mythe, ni l'antimythe n'ont été solidement étayés dans les sources.
Cela conduit aux deuxième et troisième raisons. Les historiens se sont laissé berner par la censure et la mise en scène de Vichy, mais aussi par leur propre manque de rigueur théorique.
Étant donné le nombre après tout assez important de nostalgiques du passé, en 1936 et 1939, il est possible de frapper l'imagination des Français de 1940 et aussi celle de la postérité avec de grands rassemblements et des manifestations au service de la propagande. Surtout, si en même temps, on fait tout pour empêcher l'adversaire de s'exprimer. Sans ce bâillonnement de l'opposition, n'y aurait-il pas eu des contre-manifestations en 1940 comme en 1934? Que peut-on conclure e silentio, et cela dans de telles conditions?
Mais c'est surtout à l'insuffisance de rigueur théorique et méthodologique qu'il faut attribuer aussi bien le mythe que l'antimythe. On invoque parfois l'intuition des historiens, et même un échantillonnage intuitif, concept assez contradictoire, qui remplacerait les échantillonnages des sondages. L'idée d'intuition, ici, ne sert pas à freiner une logique trop puissante, comme dans l'intuitionnisme mathématique. En histoire, au contraire, on invoque l'intuition quand les arguments font défaut. L'intuition ici sert d'argument d'autorité pour prévenir la critique.
On fera mieux de s'en tenir à la prudence de Marrus et de Lottman:
The complexities of public opinion are too fine grained for most historical techniques, even in the best of circumstances (Marrus, 1981, 179)
On traite souvent l'opinion publique et la presse comme s'il s'agissait d'une seule et même chose (Lottman, 1994, 171)
et éviter les affirmations trop fracassantes.
Bibliographie
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